Reportage Afrique

Un groupe d'écoute et d'entraide pour les personnes victimes de viol à Madagascar

Audio 02:23
«Le mur des Survivant.e.s»: témoignages anonymes récoltés par l'initiative.
«Le mur des Survivant.e.s»: témoignages anonymes récoltés par l'initiative. RFI/Sarah Tétaud

À l’échelle de Madagascar, aucun chiffre n’existe pour mesurer l’ampleur du phénomène. Et pour cause, sur l'Île, au nom de la préservation de la cohésion sociale, parler du viol, pire le dénoncer, en tant que victime ou famille de victime, est mal venu. Une culture de l’omerta à laquelle certains ne veulent plus se soumettre.

Publicité

Il y a un an, une vingtaine de jeunes dans la capitale, membres du mouvement Eco-Feminism, ont décidé de créer un groupe de parole et de soutien aux victimes de viol et d’agression sexuelle. Cette initiative, intitulée « Survivant.e.s », compile également des témoignages via les réseaux sociaux pour bousculer la société et lui prouver que le phénomène, bien que répandu, n’a rien d’anodin. Spécificité du mouvement : 90% des écoutants sont eux-mêmes des survivants.

« Elle avait mal et ne savait pas quoi faire avec son corps qui avait mal partout parce que ça fait terriblement mal. Elle a juste enregistré les actes. À l’adolescence, elle a commencé à écrire. Je veux rester anonyme, mais je tiens quand même à dire que la petite fille, c’était moi. »

Comme cette jeune femme, ils sont des dizaines d’anonymes à venir se confier aux écoutants de Survivant.e.s. Parmi ces écoutants, il y a Marie-Christina Kolo, la co-fondatrice de l’initiative. « Ce n’est pas comme si c’était quelque chose de banal, non, explique-t-ele. Mais c’est arrivé à tellement de gens autour de moi, que ça en devenait effrayant. Un jour, une amie s’est confiée à moi. Elle m’a avoué avoir été violée. Elle m’a dit "Je veux être forte comme toi". Pourtant, je n’avais pas l’impression d’être plus forte qu’une autre. Mais ça a été le déclic. Je me suis dit que l'on devait s’entraider entre survivantes. »

De fil en aiguille, le projet se monte. Via des appels à témoignages anonymes sur Facebook, les récits affluent. « Le but de Survivant.e.s, pour nous, c’était de libérer la parole. Quand ces personnes se confient à nous, elles ne nous demandent pas de les consoler, elles se livrent avant tout elles-mêmes, elles demandent de l’écoute. On leur offre cette écoute, cette compréhension. Un pas simple mais pas si évident dans notre société si fermée sur cette question. »

Fermée ? Hypocrite ? Ou ignare ? Un jour, invitée à prendre la parole sur scène pour parler de la perception de la société face au viol, un homme du public intervient après son témoignage et assène : « moi, j’élèverai ma fille pour qu’elle ne se fasse jamais violer ». Un coup de poignard pour la jeune femme qui vient de raconter son agression. « J’avais l’impression que le travail était tellement long encore ! raconte-t-elle. En arriver à une pareille conclusion après avoir écouté mon récit, c’était vraiment rageant ! »

« Culture du viol »

Pour les écoutants, la société malgache doit prendre conscience de sa responsabilité dans ce qu’ils appellent « la culture du viol ». « La culture du viol à Mada, c’est "Chut tais-toi, chut n’en parle pas. Ce n’est pas grave, tu vas oublier, avance". C’est des linges sales qui se lavent en famille. Et même qui ne se lavent pas d’ailleurs. En tout cas, les gens n’ont pas à être au courant de ce qui t’est arrivé. »

Jo est un survivant. Il a subi des viols répétés par un membre de sa famille, de ses 6 à 7 ans. Il pointe du doigt les préjugés de la société, qui stigmatisent les victimes plutôt que les violeurs. « Si un mec n’est pas viril, est-ce qu’il ne mérite pas un peu d’être violé ? Si une femme porte une mini-jupe, ou un décolleté plongeant, et qu’elle se fait violer, est-ce qu’elle ne l’a pas un peu cherché ? Ces questions, certains se les posent vraiment. Et c’est ça le problème. Aujourd’hui, la société cherche à trouver une raison qui aurait poussé le violeur à violer sa victime. Une raison pour cautionner pourquoi le violeur est passé à l’acte. »

À l’instar de son père... : « "Tu l’as mérité. Tu es efféminé. C’est sûrement toi qui l’a aguiché pour coucher avec toi." Quand tu as 7 ans et que tu entends ce genre de phrase de la part de ton père, ça fait énormément te remettre en question. »

Depuis peu, Jo est devenu à son tour écoutant. Une catharsis pour le jeune homme. « Écouter les gens, c’est pour moi une thérapie. Pas parce que leur histoire me réconforte, du tout, mais c’est vraiment le côté "ça peut arriver à d’autres personnes. On n’est pas seul à subir ça". Et avoir cette empathie pour l’autre est très important pour sa propre reconstruction. On est victime mais on peut aussi devenir pilier d’autres victimes. »

« On n’est pas psychologue, on n'est pas thérapeute, mais oui, on le fait en se basant sur nos expériences, comment on a pu avancer. » ajoute Marie-Christina. Un soutien salvateur pour pallier la quasi-inexistence de prise en charge de ce type de traumatisme mais un délicat équilibre à trouver, pour les écoutants survivants, replongés dans des souvenirs qu’ils auraient préféré effacer.

► (Ré)écouter : Briser les tabous du viol

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail