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Grand reportage

Wilmington, dans le fief de Joe Biden

Audio 19:30
Une vitrine à Wilmington.
Une vitrine à Wilmington. RFI/Anne Corpet

Le candidat démocrate réside depuis des décennies à Wilmington, dans le petit État du Delaware. Il y mène l’essentiel de sa campagne depuis le sous-sol de sa résidence du fait de la pandémie de COVID. Joe Biden est une figure connue et appréciée dans la ville, même si Wilmington n’échappe pas aux divisions qui affectent le reste de l’Amérique. Reportage de notre envoyée spéciale permanente aux États-Unis, Anne Corpet.

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La gare de Wilmington est un petit bâtiment de briques rouges surmonté d’un clocher. Elle porte le nom de Joe Biden. C’est d’ici que, pendant les trente-six années où il a servi au Sénat, l’actuel candidat démocrate a pris le train chaque jour pour se rendre à Washington. Un mois à peine après avoir été élu en 1972, Joe Biden a perdu sa femme Neilia et sa petite fille Naomi, un an, dans un accident de voiture. Il a prêté serment à l’hôpital au chevet de ses deux fils blessés. Ses allers et retours quotidiens dans la capitale fédérale et les épreuves qu’il a traversées ont contribué à forger sa légende.

Tombe de Naomi et de Neilia.
Tombe de Naomi et de Neilia. RFI/Anne Corpet

« Le fait que la famille a toujours été ce qui compte le plus pour lui le rend précieux aux yeux d’un grand nombre de personnes ici. Pendant qu’il travaillait chaque jour très dur pour le Delaware et pour le pays, il était important pour lui de rentrer tous les soirs à la maison pour s’assurer que ses fils allaient bien et qu’ils avaient un semblant de vie normale. Et la communauté s’est soudée derrière cette famille », assure Cassandra Marshall, présidente du parti démocrate à Wilmington. « Quand son fils Beau est mort d’un cancer en 2015, les habitants de la ville se sont rassemblés autour de lui. Je pense que l’histoire de Joe Biden montre que c’est un homme qui assumera ses fonctions à n’importe quel moment », ajoute-t-elle.

Tombe de Beau.
Tombe de Beau. RFI/Anne Corpet

Sandwiches à la viande, pizza au salami et crème glacée

Le candidat évoque régulièrement les deuils qu’il a traversés et sait faire preuve d’une sincère empathie auprès des Américains affectés par de douloureuses épreuves. Il cultive aussi depuis des années une proximité immédiate avec les habitants de sa ville, et il suffit de se rendre dans l’un des restaurants fréquentés par la famille Biden, pour confirmer sa popularité. Au Charcoal Steak House, des photos de l’ex-vice-président ornent les murs dans le coin où il se restaure habituellement. L’un des clichés le montre accompagné par Barack Obama. Le décor, tabourets chromés et jukebox individuels disposés sur chaque table, est typique des « diners » américains. Dilruba, serveuse, a eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer l’ex-vice-président. « C’est un homme charmant, agréable, facile d’accès », témoigne-t-elle, avant de préciser « Joe Biden vient souvent ici, parfois avec ses petits-enfants. Il aime le sandwich à la viande et nos milk shakes, oui, c’est ce qu’il préfère manger. » Mais c’est dans la pizzeria de Gianni Esposito que Joe Biden a choisi d’annoncer sa candidature à la Maison Blanche. « Sa pizza préférée est celle au salami », annonce le restaurateur, qui se garde bien de prendre parti dans la course à la présidence. « Joe Biden est un homme bien, mais à 77 ans il ferait mieux de rester à la maison et de se reposer », estime Gianni qui assure ne pas encore être décidé sur le candidat pour lequel il votera. « Mes vues politiques sont différentes de celles de Joe Biden, mais si les gens m’entendent parler, ils vont dire que je suis raciste ou fanatique. C’est l’Amérique d’aujourd’hui, on ne peut plus exprimer son opinion. Mon business c’est de vendre des pizzas et je ne veux être l’ennemi de personne. Joe Biden est un homme bien. Mais est-ce que je vais voter pour lui ? Je n’en sais rien… ». Un client intervient, et assène avec certitude que les cours de la bourse chuteront brutalement si l’ex-vice-président parvient à la Maison Blanche. « Pas de politique ici », tranche le patron du restaurant. Erik Anderson, ingénieur de vingt-neuf ans, ne bronche pas en écoutant la conversation. Mais une fois sorti de la pizzeria, il nous confie : « Je suis progressiste. Être de gauche aux États-Unis, c’est souffrir la plupart du temps. J’ai voté pour Bernie Sanders aux primaires démocrates, mais je considère que Donald Trump est une menace très sérieuse pour la démocratie. Je ne suis pas emballé à l’idée de voter pour Joe Biden, je ne suis pas très enthousiaste, mais je sais au moins que c’est un type décent. » Comme beaucoup d’habitants de la ville, Erik a eu l’occasion de croiser l’ex-vice-président. « Je l’ai vu manger une glace à la plage, il discutait avec tout le monde, il avait l’air très accessible », commente-t-il. L’appétit de Joe Biden pour les crèmes glacées est de notoriété publique, il a d’ailleurs été évoqué par ses petites filles lors d’un clip vidéo diffusé pendant la convention démocrate. 

Tyron.
Tyron. RFI/Anne Corpet

Maître-nageur dans un quartier noir 

Au coin de Lancaster Street et Dupont Street, des enfants jouent au ballon sur le trottoir. Le quartier est pauvre, en grande majorité peuplée d’Afro-Américains. « J’ai rencontré Joe Biden à mon premier boulot au supermarché Janssen de Greenville », raconte Tyron, 59 ans, assis devant le porche de sa maison, « Il m’a donné cinquante dollars après que j’ai emballé ses marchandises, et il m’a dit de continuer à faire du bon boulot. Il est proche des gens, il aime tout le monde, c’est notre homme ! », lance-t-il joyeusement avant d’assurer « tout le monde dans le quartier va voter pour lui. »

Piscine.
Piscine. RFI/Anne Corpet

Plus loin, Charles Jonson pousse un caddie plein de cannettes vides qu’il ramasse pour gagner un peu d’argent. Il désigne un bâtiment bleu et jaune, au milieu d’un parc : le centre aquatique Joe Biden, fermé en raison de la pandémie. « Il y a très longtemps, il était maitre-nageur là-bas. Il était assis sur la chaise, surveillait les nageurs, et maintenant il est candidat à la présidence ! », s’exclame-t-il. À l’époque, en 1962, Joe Biden était le seul employé blanc de la piscine. Il explique avoir voulu faire ce job pour se rapprocher d’une communauté qu’il ne connaissait pas. « À l’époque, c’était déjà un quartier majoritairement noir. Il s’entend bien avec les Afro-Américains, il n’a jamais eu de haine de pour nous », témoigne Charles Jonson.

Jaqueline Coneway.
Jaqueline Coneway. RFI/Anne Corpet

Mais Jaqueline Coneway, une Afro-Américaine qui fait son jogging autour du parc n’a aucune sympathie pour le candidat démocrate. Elle éprouve même une certaine rancœur, qui date de son enfance. « Lorsque j’étais petite, je devais marcher une heure et demie pour aller à l’école. C’était l’époque où les petits Noirs étaient scolarisés dans les quartiers blancs pour faciliter notre intégration », raconte-t-elle, « beaucoup de Blancs n’étaient pas contents de nous voir traverser leur quartier. Parfois on devait courir, car ils lâchaient leurs chiens sur nous. Nos parents ont tout fait pour obtenir un bus scolaire, mais Joe Biden s’y est opposé. Les gens de couleur comme moi n’étaient pas considérés. Donc non, je ne soutiens pas Joe Biden », lâche-t-elle. Lors du premier débat démocrate pendant les primaires, Joe Biden a été attaqué par Kamala Harris sur son opposition au « busing », destiné à faciliter la déségrégation scolaire.

Samuel Hoff.
Samuel Hoff. RFI/Anne Corpet

« Le Delaware était resté un État très ségrégué en termes d’éducation. Il y a eu beaucoup de tentatives pour tenter de donner aux enfants de couleur la possibilité d’avoir une bonne éducation, mais la plupart ont été vaines. L’État a attaqué en justice à de nombreuses reprises pour que les choses restent en l’état », rappelle Samuel Hoff, professeur de Sciences politiques à l’Université du Delaware. Et il explique : « l’un des moyens les plus radicaux de déségréguer les écoles aux États-Unis et en particulier dans le Delaware, était de transporter en bus les enfants noirs dans les écoles des Blancs et vice versa. Joe Biden a commencé sa carrière en s’opposant à cela, c’était une position conservatrice. Aujourd’hui, il se défend en disant que c’était une position locale, mais c’était vraiment une position conservatrice. »

Des photos de Joe Biden au Claymont.
Des photos de Joe Biden au Claymont. RFI/Anne Corpet

« Joe Biden est mon héros personnel »

Le Claymont Steak shop est un autre petit restaurant fréquenté par le candidat démocrate : c’est là que Joe Biden venait acheter ses sandwiches quand il était lycéen. Il a continué à passer déjeuner pendant les décennies qui ont suivi, et les photos du candidat à la présidence tout sourire aux côtés des employés ont là aussi été affichées. C’est le lieu qu’a choisi Larry Lambert, candidat pour le parti démocrate à la Chambre des représentants du Delaware, pour nous raconter ses liens avec l’ex-sénateur. « J’ai rencontré Joe Biden grâce au travail bénévole que j’effectuais dans ce quartier quand j’étais adolescent. Il me donnait des conseils, c’était très encourageant », se souvient-il, « plus tard, quand j’ai  malheureusement perdu mes parents et mon grand frère, je n’ai plus eu les moyens de payer les frais de l’université. Joe Biden a écrit à la commission financière de l’établissement où je postulais, et grâce à cette lettre, l’université m’a offert deux années de scolarité. Donc c’est grâce à Joe Biden, mon héros personnel, que j’ai été diplômé. » Larry Lambert ne se lasse pas d’évoquer la « chaleur de l’oncle Joe », l’impact que la proximité avec un sénateur a eu sur le cours de sa vie. « Cela m’a vraiment poussé à devenir un politicien aujourd’hui, je souhaite rendre à ma communauté ce qu’il m’a donné. », affirme le jeune Afro-Américain en campagne. Sur le plan politique, Larry Lambert est plus à gauche que son mentor, mais il refuse d’évoquer leurs divergences. « Les différences d’opinion que Joe Biden et moi pouvons avoir sur certains sujets politiques n’ont aucun impact sur mon soutien à sa candidature à la présidence des États-Unis. Je suis le plus gros supporter de Joe Biden que vous pourrez croiser ici. C’est ce qui est magnifique avec le parti démocrate, il y a de la place pour tout le monde. Et grâce aux progressistes, la ligne du parti a bougé sur l’environnement ou le salaire minimum.  C’est ce que j’aime avec Joe Biden : sa capacité à être ouvert, et aller vers les besoins de la communauté », conclut-il.

Lee Murphy.
Lee Murphy. RFI/Anne Corpet

Joe Biden, vendu à la gauche radicale ?

Difficile de trouver des ennemis irréductibles du candidat démocrate à Wilmington. Dans le local du parti républicain bien à l’écart du centre-ville, les militants conspuent son programme, mais ne détestent pas l’homme. « Il est sympa, mais moins que Donald Trump. C’est un homme bien, mais c’est un politicien de carrière, et il est lié à tout ce qui ne fonctionne pas à Washington », lance Jeff, venu récupérer des pancartes de campagne «Trump 2020» qu’il compte planter dans son jardin. Le candidat républicain à la Chambre des représentants, Lee Murphy, se targue même d’être un ami de l’ancien vice-président, même si les deux hommes ne se sont pas croisés depuis longtemps. « J’étais conducteur de train, et j’ai connu Joe Biden lors de ses allers et retours quotidiens entre Washington et Wilmington. Parfois il me proposait de me raccompagner chez moi en voiture depuis la gare. Mais ces temps sont révolus. Dans les années 80 et 90, les gens pouvaient être en désaccord, mais tout de même bien s’entendre et rester proches. Je pense que Joe est un bon père de famille, c’est un ami, mais à ce moment précis de l’histoire nous sommes vraiment de deux côtés différents. Je défends la liberté et malheureusement Joe est du côté du socialisme et du contrôle gouvernemental », déplore-t-il avant d’enchaîner, « Joe a toujours voulu être président des États-Unis et c’est évidemment sa dernière chance vu son âge avancé. J’ai horreur de dire cela, mais il s’est complètement vendu à la gauche radicale. C’est très décevant, cela montre sa faiblesse de caractère. Franchement, s’il est élu, il sera contrôlé par les membres radicaux de son parti et c’est très triste. Ce n’est pas la personne que je connaissais il y a trente ans, cela me déçoit. »

Tom Burke devant son nichoir.
Tom Burke devant son nichoir. RFI/Anne Corpet

Dans le petit parc situé le long de la rivière, juste derrière la voie ferrée, un socle vide monté sur un pied en bois suscite les interrogations du visiteur. C’est là qu’était installé un nichoir à oiseaux, représentant d’un côté la gare Joe Biden, de l’autre la Maison Blanche, le tout traversé par un train. Une œuvre de Tom Burke, un artiste local  qui entendait ainsi saluer le parcours politique de l’ancien sénateur de l’État. Mais, la pancarte « roulez avec Biden, ce train est en route pour la gloire » avec laquelle il a posé pour une photographie devant son nichoir, avant de la poster sur les réseaux sociaux, a suscité la colère des propriétaires du parc, qui ont décidé de retirer son œuvre, jugée trop politique. L’anecdote illustre la montée de tension à l’approche du scrutin présidentiel. Malgré son affection pour la famille Biden, Wilmington n’est pas épargnée par la fracture qui divise l’Amérique. « Cette pancarte a été là pendant seulement vingt minutes, je me suis excusé, j’ai admis mon erreur, j’aurais aimé qu’ils ne retirent pas mon nichoir, que les Biden puissent le voir ! », se désole l’artiste qui assure avoir seulement voulu rendre hommage à la célébrité politique locale. Mais, Tom Burke reconnaît sans peine être un fervent soutien du candidat démocrate, et se prend même à rêver « J’espère que mon nichoir sera installé à la Maison Blanche au printemps prochain. ». L’artiste a même une idée précise de l’emplacement souhaité pour son œuvre : à l’endroit où se trouvait la balançoire des enfants de Barack et Michelle Obama, que Donald Trump a fait retirer à son arrivée à la Maison Blanche.

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