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Libye: la rage d’entreprendre malgré le chaos

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Expertise France a permis la création d'un incubateur à Tripoli pour soutenir les entrepreneurs libyens.
Expertise France a permis la création d'un incubateur à Tripoli pour soutenir les entrepreneurs libyens. © Expertise France

La Libye. Ses guerres, sa crise financière… et ses jeunes qui tentent malgré tout d’entreprendre. Pour les aider à développer leur entreprise dans un environnement hostile aux affaires, l’agence publique « Expertise France » organise des programmes d’appui. L’un d’eux est financé par le Royaume-Uni et se déploie notamment à Tunis où RFI a pu rencontrer une partie de ces jeunes entrepreneurs libyens à la ténacité à toute épreuve.

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Explosion de rires. Dans un hôtel du bord de mer, au nord-est de Tunis, une dizaine de jeunes de toute la Libye discutent dans la bonne humeur après une journée d’échanges sur leurs projets. Ils sont comme une famille, car pendant deux ans, ils ont été soutenus ensemble par le programme « Stream » financé par le Royaume-Uni et mis en œuvre par l’agence publique Expertise France. Achevé en septembre dernier, ce programme a contribué à accompagner une cinquantaine d’entrepreneurs dans le développement commercial, technique et financier de leur projet.

Celui de Salahuddin Abu Ajila est innovant dans un pays où domine l’informel. « Hanout » (mot maghrébin pour « boutique ») est un site de commerce en ligne lancé à Tripoli en avril dernier, alors que la guerre et la crise sanitaire faisaient rage. Avant cela, le Tripolitain de 42 ans vendait ses services de « travailleur indépendant » dans le domaine des nouvelles technologies. Désormais, il est patron et emploie une quinzaine de personnes. « Dieu merci notre site fonctionne bien, nous servons 3 000 clients à qui on livre chez eux et qui utilisent en grande majorité des cartes de paiement en ligne », se félicite monsieur Abu Ajila.

Surmonter les épreuves

Pour la majorité des Libyens, les combats et l’épidémie de Covid-19 sont venus se surajouter à l’épreuve des longues files d’attente, que ce soit pour l’argent à la banque, ou pour le carburant, voire le pain. En leur permettant d’acheter par des moyens de paiement alternatif et en les livrant directement chez eux, Salahuddin Abu Ajila et ses équipes sont convaincus d’avoir rendu un grand service. « Grâce à ça, on les soulage du problème du manque de liquidités. Mais du coup, le problème est reporté sur nous. On a énormément de mal à trouver de quoi payer nos commerçants qui eux fonctionnent surtout au cash », se lamente l’ingénieur.

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L’argent. La Libye en regorge grâce au pétrole. Mais le potentiel du secteur privé dans le pays demeure sous-exploité, malgré les perspectives d’emplois que cela représenterait pour les jeunes. Dans la course aux investissements locaux pour les jeunes entreprises, Expertise France se félicite d’avoir obtenu récemment l’engagement de deux grands groupes libyens.

Un premier pas qui n’avait rien d’évident. « Que ce soient les entrepreneurs ou les banques, les investisseurs privés potentiels ont tendance à regarder ces jeunes entreprises comme des actifs traditionnels comme l’immobilier, en leur demandant s’ils ont des rendements de 10 ou 20 %, alors qu’il n’y a pas de rendement au début, explique Pierre Tachot responsable des activités entrepreneuriales pour la Libye. Notre rôle, c’est de créer du dialogue entre eux grâce à des réseaux d’investisseurs et pour que cela fonctionne. »

Développer l’environnement des affaires en Libye

Depuis des années, la Libye figure dans les toutes dernières places du classement « Doing Business » de la Banque mondiale, la référence pour jauger de l’environnement des affaires. C’est à la fois l’héritage de décennies de dirigisme économique sous Mouammar Kadhafi, et d’une décennie d’instabilité sécuritaire et politique qui se poursuit. La perspective d’une transition politique redonne un peu d’espoir à la communauté des affaires, mais il est précaire. « Les autorités ont une approche à l’ancienne avec nous », se lamente Mohamed Hammouda, dont la start-up Arkam propose un logiciel simple de comptabilité basé sur le cloud, mais qui peine encore à se faire connaître à grande échelle.

Un défi commun à de nombreuses startups en Libye. « On aimerait que cette culture se développe dans notre pays. Mais les entreprises qu’on tente d’approcher sont accaparées par des problèmes plus immédiats comme le manque d’électricité, la chute du dinar qui menacent directement la survie de leur business », poursuit le jeune-homme.

Cette culture prend racine tout doucement. Le projet Stream a ouvert en novembre 2019 à Tripoli un incubateur et accélérateur de startups en partenariat avec l’opérateur télécom Libyana. Des initiatives comme le programme Sleidse (Support to Libya for economic integration, diversification and sustainable development) mis en place par la France et l’Union européenne contribuent à faire avancer la cause des entrepreneurs innovants. Par ailleurs, la création d’écoles de code dans plusieurs villes libyennes est aussi au programme de « Raqam-e », projet lancé l’an dernier.

Sadus Al Jahmi a fondé à Benghazi une maison d'édition de livres de jeunesse, une première en Libye.
Sadus Al Jahmi a fondé à Benghazi une maison d'édition de livres de jeunesse, une première en Libye. © RFI/Aabla Jounaïdi

La détermination, un élément moteur

Pour les experts français, la détermination de ces jeunes entrepreneurs est un vrai moteur. Car gagner sa vie tout en luttant pas à pas contre le conservatisme ambiant et les obstacles d’une économie en transition est un défi qu’ils relèvent jour après jour.

Sadus Al Jahmi est éditrice de livres d’horreur pour la jeunesse à Benghazi, du jamais-vu dans le pays. La jeune femme aux longues mèches blondes aurait aimé nous les montrer, mais « on me les a confisqués à l’aéroport de Benghazi, soi-disant pour des raisons de sécurité », explique en souriant la jeune femme aux mille casquettes. Journaliste amateur durant la révolution libyenne (elle avait alors 16 ans !), elle a depuis passé une école tout en collaborant à de nombreuses organisations internationales dans le domaine des médias et de l’humanitaire.

« Pour l’instant, on a édité trois livres avec cent copies de chaque, car nos moyens sont limités, explique la jeune Benghaziote. Mais participer à ce programme j’espère nous permettra d’accroître nos revenus et nous agrandir », poursuit-elle.

Prendre part à ce mentorat le temps d’une escapade tunisoise est pour la jeune femme passionnée Issue d’une famille conservatrice une bouffée d’air salvatrice. Le soir même, elle retournera à Benghazi, lieu de naissance de la Révolution libyenne il y a dix ans, et où désormais l’insécurité règne. Mais Sadus Al Jahmi s’est promise de rester libre et de continuer à faire grandir sa communauté d’amateurs de livres, qui grossit chaque jour sur les réseaux sociaux.

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