A la recherche de la reine morte, avec Wilfried N'Sondé

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Wilfried N'Sondé publie « Femme du ciel et des tempêtes » aux éditions Actes Sud
Wilfried N'Sondé publie « Femme du ciel et des tempêtes » aux éditions Actes Sud © Legattaz

Romancier, chanteur, compositeur, le Franco-Congolais Wilfried N’Sondé est un homme aux nombreux talents. Il est l’auteur de six romans, notamment « Le Cœur des enfants léopards » publié en 2007 et distingué par le prestigieux prix des Cinq continents de la Francophonie. Ses romans sont marqués par une écriture poétique et riche en espérances, qu’ils se passent dans les banlieues de Paris ou à Berlin où l’auteur a longtemps vécu, ou encore dans la Sibérie profonde, décor de son dernier ouvrage « Femme du ciel et des tempêtes », qui vient de paraître aux éditions Actes Sud.

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« J'ai eu la chance de voyager avec le Transibérien en 2010 et donc ce sont des paysages que j'ai côtoyés pendant trois semaines. Ce sont des paysages qui m'ont fasciné parce qu'ils sont majestueux . Ils ont aussi quelque chose d'inquiétant. En tout cas, ce sont des paysages qui ne peuvent pas laisser indifférents.» Ainsi parle le romancier congolais Wilfried N’Sondé. Écrivain immensément talentueux et à la verve ardente, le Congolais s’est imposé sur la scène littéraire de langue française en 2007, en faisant paraître son premier roman, Le Cœur des enfants léopards. C’est un récit envoûtant d’apprentissage et de perdition, dont l’action se déroule entre une Afrique ancestrale intériorisée et la banlieue parisienne, lieu de tous les dangers.

Le nouveau livre de Wilfried N’Sondé, Femme du ciel et des tempêtes, son sixième roman, nous entraîne cette fois dans les contrées septentrionales de la Russie, au cœur de la Sibérie. L’auteur en avait découvert les majestueux paysages à bord du Transsibérien, durant l’été 2010.

Des appétits voraces

Au cœur du récit : un vieux chamane, prénommé Noum, appartenant à la tribu des Nenets. Le vieil homme veut sauver ce territoire qui est d’une beauté imposante et immaculée, mais qui est menacé par les appétits voraces d’industriels désireux d’exploiter les matières premières dont il regorge. Noum se remémore dans le roman la lente dégradation de ce territoire édénique: « Du temps de son défunt père, des hordes de rennes gambadaient ici dans la toundra. (...) Parfois le souvenir de son père attristait le vieux chaman, il s'en voulait de ne pas avoir écouté celui qui était mort du chagrin de n'avoir pu sauver les rennes, lorsque leur vie traditionnelle avait été bouleversée. Même s'il les avait toujours protégés des hivers, des gloutons, des loups et des autres prédateurs, le chemin de fer et les calamités arrivées avec l'industrie d'extraction gazière avaient eu raison de ces animaux amis de leur peuple depuis l'aube des temps. L'harmonie s'était brisée à tout jamais.» 

Comment retrouver l’harmonie perdue ? Profitant de la découverte dans la région de la sépulture d’une reine africaine prisonnière du permafrost depuis dix mille ans, Noum va tenter de mobiliser l’opinion internationale pour faire interdire tout nouveau projet de développement industriel dans la région. Il fait immédiatement appel à un ami sociologue français lui demandant d’envoyer une équipe de scientifiques pour étudier l’intérêt de cette découverte, qui change la vision qu'on avait du passé et de la généalogie des Sibériens. L’ami français réunit, en un temps record, une équipe composée d’une médecin légiste allémano-japonaise et d’un anthropologue d’origine congolaise. Au terme de moult difficultés administrative, l’équipe débarque en Sibérie, mais elle est empêchée d’accéder au site de la sépulture. Le lobby industriel qui travaille main dans la main avec les mafieux locaux, veille au grain.

Nomade dans l’âme

Né à Brazzaville en 1968, Wilfried N’Sondé a grandi dans la banlieue parisienne, qui constitue le cadre de plusieurs de ses romans. Nomade dans l’âme, l’homme a usé ses semelles sur les routes de Londres, Rome, Vienne et Madrid, avant de poser ses valises en Allemagne en 1991, apparemment pour vivre une histoire d’amour, si on en croit la légende. Quoi qu’il en soit, il va rester à Berlin pendant vingt-quatre ans. Il travaillera dans le social, tout en faisant une carrière de compositeur reconnu sur la scène musicale allemande grâce à son groupe afro-funk, répondant au nom évocateur et ironique des « Wild Congo ».

Quant à l’écriture, l’homme dit la côtoyer depuis son plus jeune âge. «J'ai toujours écrit parce que j'ai toujours beaucoup lu, explique-t-il. J'ai eu la chance: quand j'avais 7 ans, j'habitais déjà en France, dans le collège qui était à 200 mètres de notre immeuble, s'est construit un CDI, qui était en même temps une bibliothèque municipale. J'avais un père qui n'aimait pas qu'on sorte pour traîner dehors. La seule chose qu'il nous permettait, c'était de nous rendre à la bibliothèque. C'est vers l'âge de 14 ans que j'ai commencé à écrire des poèmes parce que j'étais un jeune adolescent tourmenté. Je tombais amoureux des filles qui ne m'aimaient pas. Donc, j'écrivais des poèmes pour les aimer quand-même. J'ai commencé comme ça à construire un monde  d'imagination et de fiction. C'est quelque chose qui m'accompagne depuis l'âge de 14/15 ans.»

Longtemps, le futur écrivain s’est endormi en lisant à haute voix la poésie incandescente de Tchicaya U Tam’Si, son compatriote et aîné en littérature. C’est d’ailleurs imprégné des vers éméchés du grand poète qui s’était donné pour ambition de « violer la lune » et de vivre « à triche-cœur », que l’écrivain aspirant a rédigé Le Cœur des enfants léopards, son premier roman. Ce récit déchirant de l’enfant léopard, à mi-chemin entre l’autobiographie et le rêve, n’a pas tardé à trouver son public d’inconditionnels en France, mais aussi en Allemagne où le livre a été rapidement traduit.

Le roman raconte l’histoire de la descente aux enfers d’un adolescent perdu à lui-même et au monde. Ses lecteurs allemands comme français ont été particulièrement sensibles au rythme narratif haletant, au monologue proche de l’oralité du personnage principal, donnant à entendre à la fois les inquiétudes du protagoniste et la voix de l’ancêtre. La suite de la production de Wilfried N’Sondé a confirmé les espoirs suscités par ce premier roman si singulier.

Son second roman, Le Silence des esprits, est une réflexion sur la marginalité, la guerre, l’identité, sur fond de quête amoureuse. Si dans son troisième roman, Fleur de béton, le romancier revient sur les thèmes de l’enfance, la banlieue et l’apprentissage sentimental, Berlinoise, son quatrième roman, puise son matériau dans l’Histoire à l’œuvre. L’action de ce roman se déroule dans le Berlin de 1989, à l’ombre du Mur qu’on abat. L’Histoire avec un grand « H » est de nouveau sollicitée dans Un océan, deux mers et trois continents, le cinquième roman, dans lequel l’auteur aborde la question de l’esclavage, à travers l’évocation du royaume kongo au XVIIe siècle. Cette tragédie est racontée à travers les yeux d’un ecclésiaste noir venu plaider au Vatican la nécessité morale et pragmatique de mettre fin à la pratique inhumaine et cruelle que fut la traite transatlantique.

Un récit d'aventures

La parution de Femme du ciel et des tempêtes, cette année, marque sans doute un tournant dans la carrière littéraire de N’Sondé. Ce roman qui se lit comme un récit d’aventures palpitant entre la France, le Congo et la Sibérie se veut aussi une réflexion sur la nature, sur l’histoire, sur la vie. Le canevas de la fiction s’est élargi, embrassant désormais à la fois l’historique, le spirituel et la quête de l’harmonie entre l’humain et le vivant.

C’est l’annonce, en 2018, du décodage réussi par des scientifiques scandinaves de l’ADN d’une adolescente à la peau noire et aux yeux bleus, qui aurait vécu dans l’actuel territoire du Danemark il y a 8 000 ans, qui a relancé le projet d’écrire un roman campé dans la Sibérie russe que nourrissait Wilfried N’Sondé depuis son voyage à bord du Transsibérien.  « Je voulais depuis quelque temps écrire un roman d’aventure qui introduirait une dimension spirituelle dans le débat sur les rapports de l’Homme à son environnement. » Une vision qui est prise en charge dans le roman par le personnage du chaman pour lequel la nature n’est pas un témoin silencieux, mais un interlocuteur actif.

Un questionnement qui vient enrichir cette oeuvre qui ouvre tant de pistes. Qu'est-ce qui fait la cohérence de cette oeuvre  ? « C'est, répond l'auteur, l'omniprésence des sentiments d'amitié, d'amour. J'aimerais me définir comme un romantique social parce qu'il ya aussi toujours des interrogations sociales. Dans les derniers romans, un peu moins. C'est plus des interrogations spirituelles qui se heurtent aux considérations matérielles. Dans Femme du ciel et des tempêtes, j'introduis vraiment ce rapport avec la nature fait d'harmonie, de spiritualité, de respect qui se heurtent à des conceptions très très mercantiles. Il y a une espèce de tendance à considérer la nature comme un objet qu'on pourrait dominer, qu'on pourrait exploiter. Je pense donc c'est intéressant de se poser la question d'un autre regard sur la nature.»

Cette prise de conscience de la primordialité de l’équilibre du vivant innerve aussi le nouveau roman que l’écrivain congolais a commencé à écrire, puisant son inspiration, cette fois, dans sa récente expérience d’immersion à bord de la goélette Tara. Pendant un mois, il s’est retrouvé en compagnie de scientifiques chargés de sonder les mystères des micro-organismes marins. « Le sujet cette fois, ce sera l’histoire d’amour d’un plancton », confie l’auteur.

Le septième roman du talentueux Wilfried N’Sondé promet d’être torride!


Lire Wilfried N'Sondé*

Femme du ciel et des tempêtes (2021)

Un Océan, deux mers, trois continents (2018)

Berlinoise (2015)

Fleur de béton (2012)

Le Silence des esprits (2010)

Le Coeur des enfants léopards (2007)

* Tous les romans de Wilfried N'Sondé ont été publié aux éditions Actes Sud.

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