Grand reportage

Un mur à la frontière, l'héritage de Trump en Arizona

Audio 19:30
Le mur de séparation à la frontière avec le Mexique.
Le mur de séparation à la frontière avec le Mexique. © Julien Boileau
Par : Marie Normand Suivre | Julien Boileau
31 mn

C’était l’un des projets phares de Donald Trump : construire un mur de séparation à la frontière avec le Mexique. Selon les autorités fédérales, plus de 720 km de mur sont sortis de terre en quatre ans. La plus grande partie au Nouveau-Mexique et en Arizona, où se sont rendus nos envoyés spéciaux (Marie Normand et Julien Boileau).

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À première vue, il n’a pas tout à fait l’allure du «grand et bel» édifice de béton promis par Donald Trump. Pas de mur plein, mais une palissade métallique. Des poteaux de neuf mètres de haut sont plantés dans des tranchées en béton. Ils sont espacés d’une dizaine de centimètres, juste assez pour entrevoir la Basse-Californie, au Mexique, de l’autre côté. Ces kilomètres de mur défilent alors que nous roulons sur une piste interdite à la circulation près de Yuma, dans le sud-ouest de l’Arizona, aux limites de la Californie.

Au volant du pick-up : Jonathan Lines, ancien patron du Parti républicain de cet État qui a basculé démocrate aux dernières élections. Sous son pare-brise, il a posé un laissez-passer, bien en évidence, pour éviter les contrôles de la Border Patrol, le bras armé de l’U.S. Customs and Border Protection (CBP), le service des douanes et de protection des frontières. C’est cette agence fédérale qui est chargée de construire le mur rêvé par Donald Trump. Les États-Unis et le Mexique partagent une frontière de plus de 3 000 km. Le président sortant est venu trois fois à Yuma rien qu’en 2020, preuve de l’intérêt stratégique de cette ville dans sa politique de sécurisation des frontières.

Un mur en pointillé

Jonathan Lines, membre de l’Église mormone et père de 11 enfants, aime rappeler qu’il a été reçu plusieurs fois à la Maison Blanche. Il était l’un des relais en Arizona de l’équipe de campagne du président sortant. Selon lui, ce mur flambant neuf présente de nombreuses qualités. «Il est beaucoup plus difficile de passer par-dessus, de l’escalader, voire de le couper, comme les trafiquants le font ailleurs. Depuis que le mur est là, le trafic d’êtres humains et de drogue a diminué», soutient-il. L’élu républicain, aujourd’hui superviseur du comté de Yuma, se félicite aussi des caméras installées à intervalles réguliers et des capteurs souterrains. Il espère que tous ces équipements empêcheront d’autres caravanes de migrants venus d’Amérique centrale de traverser la frontière pour demander l’asile, comme en 2018 et en 2019. «Je suis le président de la banque alimentaire de Yuma. Quand tous ces gens sont arrivés, nous leur sommes venus en aide. Ils ont siphonné l’intégralité de nos ressources», affirme-t-il.

Jonathan Lines, superviseur du comté de Yuma, pose devant une plaque commémorative posée lors de la dernière visite du président sortant Donald Trump. Elle célèbre la construction des 300 premiers miles de mur.
Jonathan Lines, superviseur du comté de Yuma, pose devant une plaque commémorative posée lors de la dernière visite du président sortant Donald Trump. Elle célèbre la construction des 300 premiers miles de mur. © RFI/Marie Normand

Seuls quelques kilomètres de palissade métallique sont sortis de terre là où il n’y avait rien. Le mur de l’administration Trump a, en grande partie, permis de renforcer des constructions plus anciennes ou de remplacer de simples barrières destinées à empêcher le passage de véhicules. Il en reste quelques-unes, notamment le long du territoire de la tribu amérindienne Cocopah. «Le mur reprend à la sortie de la zone tribale. Les Cocopah sont une nation souveraine à l’intérieur des États-Unis. En conséquence, la frontière est très poreuse à cet endroit. Ce soir, dès que le soleil sera couché, vous verrez des gens traverser par ici».

Tout le long de la frontière avec le Mexique, plusieurs peuples amérindiens se sont ainsi fermement opposés à la construction sur leurs terres ancestrales. Les Tohono O’odham, dont le territoire est à cheval sur les États-Unis et le Mexique, ont multiplié les manifestations l’année dernière. En raison des mesures très strictes en vigueur dans cette communauté depuis le début de la pandémie, nous n’avons pas pu les rencontrer.

Le shérif Lamb soutient que la construction du mur a permis de diminuer le trafic de drogue.
Le shérif Lamb soutient que la construction du mur a permis de diminuer le trafic de drogue. © RFI/Marie Normand

L’absence de mur le long de l’immense réserve des Tohono O’odham pose problème à Mark Lamb, le shérif du comté de Pinal, à près de 200 km de la frontière. Chapeau de cow-boy sur la tête, il nous accueille dans son bureau qui déborde de symboles patriotiques. Lui aussi est un fervent partisan de Donald Trump. «Ce peuple amérindien a sa propre unité de police, avec qui nous coopérons. Mais la frontière est très longue et ils n’ont pas assez d’hommes. Donc les trafiquants entrent par là et la drogue arrive ensuite dans mon comté !»

Le shérif Lamb affirme que la moitié de la drogue qui circule aux États-Unis -  héroïne, métamphétamines, mais surtout fentanyl - entre par l’Arizona. Il martèle que grâce au nouveau mur, les saisies ont diminué. Plusieurs études démontrent pourtant qu’une grande partie de la drogue passe par les postes-frontières officiels. Mark Lamb s’inquiète, en tout cas, de l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche : «Il veut rouvrir les frontières. S’il le fait, nous serons inondés de drogue dans tout le pays».

«On a besoin de travailleurs mexicains dans nos fermes»

Cette rhétorique fait fureur dans les meetings de Donald Trump, mais elle ne trouve pas le même écho partout en Arizona, même dans les rangs des conservateurs. Nous poursuivons notre route plus à l’Est, aux portes du Nouveau-Mexique. Un paysage désertique, cerné de montagnes et de canyons, s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres autour de la bourgade de Portal. C’est ce no man’s land que doivent affronter ceux qui parviennent à franchir la frontière clandestinement.

Régulièrement, des candidats au rêve américain s’égarent sur la propriété de Jason Barnard, qui élève quelque 3 000 têtes de bétail avec sa femme Candice et leurs trois enfants. «On est à environ 3 jours de marche de la frontière. Le dernier type qu’on a vu arriver était presque mort, se rappelle-t-il. Il était épuisé mentalement, émotionnellement et physiquement. Ces vêtements étaient déchirés, en lambeaux. Il était affamé, assoiffé et mort de peur. Il avait à peine 19 ans et il n’arrêtait pas de demander : est-ce qu’on est à Phoenix ? C’est par où Phoenix ?». Phoenix, la capitale de l’Arizona, est située à plus de 400 km de leur ranch.

Le ranch de Jason Barnard et sa famille est situé à trois jours de marche de la frontière. Régulièrement, des immigrés clandestins s’égarent sur cette propriété située aux portes du Nouveau-Mexique.
Le ranch de Jason Barnard et sa famille est situé à trois jours de marche de la frontière. Régulièrement, des immigrés clandestins s’égarent sur cette propriété située aux portes du Nouveau-Mexique. © RFI/Marie Normand

Jason et Candice sont conservateurs. Ils ont voté Donald Trump en 2016 et en 2020, mais ils expliquent que leur foi les pousse à porter secours à ces migrants clandestins. Il est sceptique quant à l’utilité d’un mur de séparation. «S’ils le voulaient vraiment, ils pourraient arrêter ces trafiquants», lance le fermier. «Je ne suis pas forcément partisan de fermer hermétiquement la frontière. Les Américains n’ont pas envie de travailler dans une ferme. J’adore les Mexicains : ils travaillent dur, ils sont honnêtes. Si nous devions dépendre uniquement des travailleurs américains pour nos fermes, ce serait très difficile».

Ici, contrairement au Texas, pas de Rio Grande, aucune barrière naturelle pour marquer la frontière entre les États-Unis et le Mexique. C’est donc en Arizona que l’administration Trump voulait construire un mur en priorité. C’était aussi plus facile qu’au Texas, où les terres sont privées et doivent être rachetées à leurs propriétaires avant d’engager les travaux. «Ici, Une grande partie des terres appartient au gouvernement», explique Randy Serraglio, membre de l’ONG Center for Biological Diversity, qui nous reçoit chez lui à Tucson. Le défenseur de l’environnement, qui étudie depuis plus de 25 ans la militarisation de la frontière, rappelle que pour construire ce mur, Donald Trump a suspendu plusieurs lois environnementales au nom de la sécurité nationale. Il a aussi pioché dans des enveloppes qui n’étaient pas initialement destinées à ce projet. Des procès sont en cours, mais en attendant, la Cour suprême n’a pas exigé l’arrêt des travaux.

Ici, le chantier tourne à plein régime. Ces pans de mur, près de Palominas, Arizona, sont sortis de terre en seulement trois mois. Ils remplacent des barrières anti-véhicules.
Ici, le chantier tourne à plein régime. Ces pans de mur, près de Palominas, Arizona, sont sortis de terre en seulement trois mois. Ils remplacent des barrières anti-véhicules. © RFI/Marie Normand

Les derniers mois du mandat de Donald Trump, le chantier a tourné à plein régime. À Palominas, localité de 200 habitants située près de Sierra Vista, les ouvriers ont parfois travaillé «jour et nuit», raconte une riveraine. Le nouveau mur de métal serpente désormais à travers les montagnes Huachuca, dans le parc national du Coronado, et coupe en deux la rivière San Pedro qui prend sa source au Mexique et s’écoule vers les États-Unis. «Cette rivière a pourtant constitué la première réserve naturelle du pays en 1988. Elle était tellement spéciale que tout un Congrès bipartisan a décidé de la protéger», se lamente Kate Scott, fondatrice et directrice du Madrean Archipelago Wildlife Center.

Des montagnes creusées à coup de dynamite

En raison de la sécheresse qui frappe le comté depuis 20 ans, la rivière San Pedro est à sec à cet endroit. Mais, l’écologiste explique que lors des mois de mousson, la rivière peut se transformer en torrent. En guise de déversoir, plusieurs portes ont été installées sur le mur. Mais le système est manuel et il n’y a ni jauge, ni capteur. «Comment fera la faune dont l’habitat se trouve des deux côtés de la frontière ?» s’interroge Kate Scott, pour qui les projecteurs installés sur le mur vont aussi désorienter les animaux. Selon le Madrean Archipelago Wildlife Center, deux tiers des oiseaux présents aux États-Unis suivent la rivière San Pedro pour leur migration. 385 espèces sont recensées et certaines ne volent pas assez haut pour passer au-dessus du mur. Cette barrière est également infranchissable pour une espèce de jaguar en voie de disparition. «Nous avons aussi ici 82 espèces de mammifères - c’est même la plus grande population au nord des tropiques - et 43 types d’amphibiens. Des grenouilles rares, des poissons rares», ajoute-t-elle.

Kate Scott, directrice du Madrean Archipelago Wildlife Center, explique que le chantier tourne à plein régime près de la rivière San Pedro. Elle doute de l’efficacité des portes installées sur le mur.
Kate Scott, directrice du Madrean Archipelago Wildlife Center, explique que le chantier tourne à plein régime près de la rivière San Pedro. Elle doute de l’efficacité des portes installées sur le mur. © RFI/Marie Normand

Ici pourtant, trois mois ont suffi pour faire sortir de terre plusieurs kilomètres de mur. Il faut aller vite car le président élu Joe Biden a promis qu’aucun centimètre ne serait construit sous son mandat. Pour créer le chemin utilisé par les camions et les pelleteuses, les montagnes de ces sites protégées ont été défigurées à coups de dynamite. Résultat : la facture des tronçons de mur construits dans cette partie de l’Arizona explosent. Jusqu’à 41 millions de dollars le mile, l’équivalent d’un kilomètre et demi. Une facture qui n’est pas payée par le Mexique, comme le promettait Donald Trump, mais par le contribuable américain. L’arrêt des travaux, s’il est possible, aura aussi un coût, et l’administration Biden n’entend pas détruire ce qui a été construit. Bref, les détracteurs du mur comme Kate Scott s’attendent à vivre avec pendant plusieurs décennies : «C’est juste une atrocité injuste, inhumaine, raciste. Et on va travailler très dur pour le faire tomber».

 

 

 

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