Grand reportage

En Inde, la révolte des agriculteurs explose et la répression aussi

Audio 19:30
Des policiers patrouillent le long des rassemblements de fermiers à New Delhi.
Des policiers patrouillent le long des rassemblements de fermiers à New Delhi. © Côme Bastin/RFI

Barrages paramilitaires, censure numérique… Le gouvernement emploie désormais la manière forte face aux agriculteurs. Ils sont pourtant de plus en plus nombreux à encercler la capitale alors que les yeux du monde se tournent vers l’Inde. 

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De notre envoyé spécial à New Delhi, 

D’un côté de la route, des tentes et des stands de fermiers en colère s’étendent à perte de vue. De l’autre, la police bloque lourdement l’entrée de New Delhi, avec blocs de béton et barbelés. 

Sudesh partage une roulotte-dortoir avec trois paysans de son village. « L’électricité, le gaz... tout coûte de plus en plus cher mais nos revenus, eux, stagnent », se désespère ce cultivateur de canne à sucre. « Aujourd’hui, je dégage à peine 50 euros de bénéfice par mois. Je n’ai plus rien à perdre. »

Nous sommes à Gazipur, l‘une des autoroutes qui mènent à la capitale. Jusqu'à il y a peu, les paysans venaient des États situés à l’Est. Mais, désormais ils arrivent d’ailleurs, comme de l’Uttar Pradesh, pourtant fief du parti BJP au pouvoir. 

« Nous avons soutenu le BJP, parce qu’il nous a promis des prêts plus faciles et des aides, mais il nous a trahis », juge Raj Pal Sharma, secrétaire général du puissant syndicat agricole BKU. « Pire, il veut aujourd’hui appliquer des lois qui vont supprimer les tarifs minimum de nos denrées. »

Le 26 janvier, tournant dans le mouvement

L’attitude du gouvernement s’est considérablement durcie depuis le 26 janvier. Lors de ce jour de fête nationale dit « Republic Day», des heurts éclatent entre la police et les manifestants. De nombreux sont arrêtés et Internet est coupé aux frontières de la capitale. Devant le Parlement, Narendra Modi n’hésite plus à parler de « parasites ».

Porte-parole du parti BJP, RP Singh, estime que les manifestants ont dépassé les bornes. « L’Inde respecte la liberté de manifester. Mais les leaders du mouvement n’ont pas respecté leurs parcours. Et il n’est plus possible de bloquer des autoroutes importantes. »

« Le gouvernement fait tout son possible pour empêcher les gens de rejoindre le mouvement», décrit Mukesh Kulriya,un des organisateurs du rassemblement à la frontière de Tikri. « Des tas de routes sont bloquées par la police… Et pendant 4 ou 5 jours, on n’avait carrément plus accès à l’eau ! »

 

Distribution de fruits à la frontière de Gazipur, Uttar Pradesh.
Distribution de fruits à la frontière de Gazipur, Uttar Pradesh. © Côme Bastin/RFI

 

« Républiques autonomes »

Autour de New Delhi, ils seraient une ou plusieurs centaines de milliers, selon les estimations. Mais en tout cas de plus en plus. Car derrière le chaos du 26 janvier, BJP et manifestants s’accusent respectivement d’être à la manœuvre.

« Comment est-il possible qu’on ait laissé les manifestants entrer dans le Fort Rouge, un bâtiment symbolique de la capitale politique ? », s’interroge l'étudiante Navkiran Natt, qui estime qu’un piège a été tendu aux manifestants, le 26. « Le gouvernement avait besoin de ces violences pour discréditer le mouvement. »

Avec d’autres, Navkiran Natt s’occupe de la gazette Trolley Times, distribuée en langues hindi et pendjabi à tous les participants, à défaut de réseau Internet. À Tikri, ville devant la ville, on trouve des dortoirs géants de 1 000 places, des cantines, des laveries et même une école. Certains parlent d’une «République Autonome».

Au fond, ce sont des décennies de sentiment d’abandon qu’expriment les participants. « Nous ne croyons pas à la main du marché privé », s’emporte Ruldu Singh Mansa, président du Syndicat des fermiers du Pendjab. « On nous a déjà fait le coup pour la privatisation des transports, des hôpitaux, des écoles. On finit toujours par payer plus cher. »

 À écouter aussi : Les paysans laissés-pour-compte de l’économie indienne

Attention internationale

Le gouvernement campe sur ses positions : ces lois permettent aux fermiers de vendre directement aux acteurs privés et de s’enrichir. « Même au Pendjab, d’où proviennent la plupart des manifestants, beaucoup de fermiers ne soutiennent pas le mouvement », assure RP Singh. « Les agriculteurs qui y ont passé des contrats directement avec Pepsico pour produire des pommes de terre ont prospéré. »

L’extension du mouvement à d’autres États met cependant à mal ce discours officiel. Plus inquiétant encore pour le gouvernement, l’écho international croissant que trouve la révolte. La chanteuse Rihanna et la militante Greta Thunberg ont affiché leur solidarité avec le mouvement. « Les manifestations des agriculteurs sont un tournant pour la démocratie indienne – et le monde ne peut plus l’ignorer », a titré le Times Magazine

Censure numérique

Cette attention mondiale intervient au moment où le gouvernement tente de faire taire le mouvement sur la toile indienne. Twitter a dû bloquer, vendredi 12 février, 1 398 comptes. « Les mesures prises par le gouvernement sont disproportionnées et montrent une hausse alarmante de la censure », dénonce Apar Gupta, de l’Internet Freedom Foundation. 

Pour le militant Mukesh Kulriya, il s’agit désormais de se battre pour la démocratie indienne. « Ce n’est pas un mouvement d'agriculteurs. C’est un mouvement de masse, mené par les agriculteurs. Tous ceux qui croient en la démocratie y placent leurs espoirs, en Inde et à travers le monde. »

La révolte contre les lois sur la citoyenneté en Inde avait été brisée en mars 2020 par le confinement et de nombreuses arrestations. Mais aucun virus ne se profile pour abattre celles des paysans, qui dépasse cette fois les affiliations politiques et religieuses. Les prochains mois s’annoncent cruciaux pour l’avenir du pays. 

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