Grand reportage

En Inde, le mystère des morts du Gange

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Sur les Ghats de Shringverpur, des centaines de corps enfouis dans le sable.
Sur les Ghats de Shringverpur, des centaines de corps enfouis dans le sable. © Côme Bastin/RFI

Le pays est secoué par les images de corps en décomposition sur les rives du fleuve sacré, dans l’Uttar Pradesh. Pour le gouvernement, il s'agit d’une tradition. Pour de nombreux experts, c’est le symbole d’une deuxième vague de Covid qui a ravagé les campagnes. À Varanasi, Come Bastin avec la collaboration de Utpal Pathak.

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De notre correspondant en Asie du Sud,

Une vingtaine de villageois contemplent les flammes dévorer un corps. Nous sommes près d’un crématorium artisanal du district d’Unnao. Pas loin du bûcher, une cinquantaine de cadavres enveloppés d’un simple drap coloré se décomposent sur les rives du Gange. 

« Au pic de la deuxième vague, il y a eu beaucoup de morts. Les villageois n’avaient pas de médicaments et les hôpitaux étaient saturés », explique Vishal Maurya, un journaliste local. « Un jour, je me suis rendu sur les berges et j’ai vu des gens très pauvres enterrer leurs proches à même le sable. »

« Ces cimetières de fortune sont nés parce que les villageois sont ruinés », analyse Charan Singh Verma, chercheur en développement au Giri Institut de Lucknow. « Avec l’explosion des morts, le coût des crémations a beaucoup augmenté. Le prix du bois a été multiplié par dix. Certains prêtres en ont profité pour demander plus d’argent lors des cérémonies. » 

La situation est malheureusement loin d'être isolée. « À gauche, ceux qui ont de quoi acheter du bois brûlent leurs proches », décrit Gopal Pandey à Shringverpur, un célèbre crématorium. « À droite, des tas de corps sont enterrés dans le sable, C’est désolant, Il y a plusieurs centaines de cadavres ici ! »

Selon le porte-parole du gouvernement Navneet Seghal, ces morts n’ont aucun lien avec la pandémie. « Il s’agit d’une pratique traditionnelle de certains groupes religieux qui enterrent leurs morts près du Gange. Cela n’a rien de nouveau. Simplement parfois l’herbe est plus haute donc on voit moins les corps. »

L’Uttar Pradesh est dirigé par Yogi Adityanath, un moine extrémiste membre du parti nationaliste hindou BJP. Au cœur de la deuxième vague, il a déclaré que les infrastructures hospitalières ne manquaient de rien. Et menacé de s’en prendre à ceux qui affirmaient le contraire. En voulant aider des patients à se procurer de l'oxygène à Lucknow, Vasu Gupta en a fait les frais. 

« Mon entreprise distribue des cylindres d'oxygène. J’ai posté une vidéo sur Instagram pour dire que je recevais des milliers d'appels désespérés. À 4 heures du matin, un officiel m’a appelé et m'a traité de menteur. Trois jours plus tard, mes comptes Whatsapp et Instagram ont été bloqués. »

Pour protester, Vasu Gupta poste alors une autre vidéo. « Les forces spéciales ont fait un raid dans mon entreprise. J’ai été accusé de trafic d'oxygène. J’ai présenté les documents nécessaires et j'ai été relâché. Beaucoup ont vu leurs messageries bloquées ou ont été arrêtés. En fait, les bénévoles mettent en lumière les manquements de l’État. »

« Contrairement à ce que raconte le gouvernement, on manquait d'oxygène, de lits et le coût des traitements était bien trop élevé pour la population pauvre », affirme Sandeep Yadav, président de la branche jeunesse du parti Samajwadi, la principale force d’opposition de l’Uttar Pradesh. « Les morts du Gange en sont la preuve. »

La veille, il a manifesté pour demander au gouvernement de remédier à la situation. « Nous avions lancé une campagne pour offrir du bois aux plus pauvres. Mais la police nous en a empêchés. Alors nous avons protesté torse nu dans le fleuve ! J’ai été emmené au poste avec plusieurs opposants. »

Des journalistes ont aussi été accusés de mensonge. Interrogé, le gouvernement affirme lutter contre la désinformation. « Ils cherchent à créer la panique. Nous n’avons pas eu un seul décès à cause du manque d'oxygène. Un opposant a publié des photos de corps sur le Gange datant de 2014. Nous avons porté plainte ! »

En remontant le fleuve sacré jusqu'à la ville sainte de Varanasi, nul besoin de déterrer de vieux clichés. À la jonction du Gange et de la rivière Yamuna, des corps se décomposent à perte de vue, alors que les premières pluies tombent sur les plaines inondables.

Visham Bhar Mishra est un prêtre hindou spécialiste des pratiques funéraires. « Le gouvernement raconte qu’il existe une tradition d’enterrer les morts sur les rives. C’est faux. Dans l’hindouisme, seules les cendres du défunt vont dans le fleuve sacré pour s’approcher du paradis ! »

L’homme est responsable d’une ONG pour la protection du Gange, qu’il parcourt en bateau. Il n’a jamais vu ces corps sur les rives. « Incinérés, enterrés, la vérité, c’est qu’ils sont morts sans être comptabilisés ! Le gouvernement veut le cacher et attend la saison des pluies pour qu’ils soient engloutis par les eaux. »

La pandémie se calme, mais les cadavres continuent à pourrir. Des images qui choquent toute l’Inde. « Tout mort a le droit d'être incinéré de façon digne », avance Sanpreet Singh Ajmani, un avocat qui a déposé une pétition auprès de la Cour suprême. « Les autorités doivent offrir les crémations. Les corps doivent être déterrés, avant de finir dans le Gange. »

S'appuyant sur plusieurs études, le New York Times a estimé que l’Inde comptait au moins 1,6 million de morts du Covid, soit 4 à 5 fois plus que les statistiques officielles. Les cimetières de fortune, le long du Gange, en sont une illustration glaçante.

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