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Affaire Chebeya: «C’est à l’inspection générale de la police qu’on les a étouffés»

Audio 06:25
Hergil Ilunga wa Ilunga, l'un des membres du commando de la police qui a assassiné Floribert Chebeya et Fidèle Bazana.
Hergil Ilunga wa Ilunga, l'un des membres du commando de la police qui a assassiné Floribert Chebeya et Fidèle Bazana. © Sonia Rolley / RFI

Pour la première fois, deux policiers reconnaissent avoir participé à l’assassinat des militants des droits de l’homme congolais, Floribert Chebeya et Fidèle Bazana. Ce double meurtre est parmi les crimes les plus emblématiques de la présidence de Joseph Kabila. Entretien avec l’un des deux membres du commando chargés de les assassiner, l’ancien adjudant Hergil Ilunga wa Ilunga.

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RFI : Que faisiez-vous le 1er juin 2010, c’était à dire le jour de la mort de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana ?

Hergil Ilunga : On nous a appelés, moi, j’étais de repos à la maison. On nous a appelés à l’inspection générale de la police.

Qui est-ce qui vous a appelé ?

Le colonel Daniel Mukalay, parce que moi, je travaillais toujours avec lui et le major Christian Ngoy. Il y a eu deux appels

Qu’est-ce qu’ils vous ont dit exactement ?

Ils nous ont dit qu’il y a une mission qu’on va effectuer à l’inspection générale de la police. Restez toujours en stand-by, on va vous communiquer après.

Mais on ne vous a pas dit qu’elle était l’objet de cette mission ?

Non.

Donc vous êtes à l’inspection générale de la police et quand est-ce que vous voyez arriver le véhicule de Floribert Chebeya et de Fidèle Bazana ?

Voilà, à 16h30, presque 17h, on a vu arriver une voiture de marque Mazda, si je me souviens bien, c’était il y a longtemps, de couleur grise. On a vu les deux personnes qui sont venues là au bureau. On croyait que ce sont des invités qui viennent toujours là à la direction générale de la police. Il y a un monsieur qui est descendu de la voiture, il est parti là en haut, là où il y a le protocole. Après, nous attendons toujours. Après, vers 18h, 19h, presque 18H45, nous étions au nombre de six éléments plus le major Christian, ça fait sept. Il nous a dit d’amener le chauffeur de Chebeya. On l’amène dans mon véhicule, là que je conduisais. C’était une Defender de couleur blanche, la Defender du colonel Daniel Mukalay.

Lorsqu’on a terminé à travailler, qu’on a terminé à l’étouffer, c’était dans mon véhicule, on était avec Jacques Mubago et Saddam. On l’a tué toujours dans l’inspection générale de la police. Après, on attend son chef. Lui aussi, on l’a étouffé toujours dans l’inspection générale de la police.

Floribert Chebeya mais c’était dans un autre véhicule ?

Oui, une autre jeep de la police canine.

Et qui est-ce qui a tué Floribert Chebeya ?

Il y avait Jacques Mugabo, Bruno Soti et Doudou Ilunga.

Qui est-ce qui vous a donné l’ordre de tuer ces deux militants des droits de l’homme ?

C’est Christian, il était comme le commandant des opérations. C’est lui qui a donné l’ordre. Il a dit : « Sur ordre du chef, vraiment, il faut l’étouffer. Il a des problèmes avec les chefs, John Numbi et Kabila. » C’est ce qu’il a dit.

Il vous a dit qu’il fallait les tuer parce qu’ils avaient des problèmes avec le général Numbi et le président de l’époque Joseph Kabila ?

Oui, oui, oui. Parce que le matin, Christian est venu directement au bureau du général Numbi. C’est là où il y a eu le briefing. Nous, nous ne la savions pas. On attendait toujours l’ordre. Parce qu’on a dit qu’il y avait un service qu’on devait effectuer ici à l’inspection. On ne savait pas ce que c’était.

Et qu’est-ce que vous avez fait des corps de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana ?

On est partis à Mitendi dans la concession du général Djadjidja (ndlr : à l’époque, il n’était que colonel). On a enterré Fidèle là. Après, on est quitté avec Chebeya. Plus ou moins 2 kilomètres de là où on avait enterré Fidèle Bazana, on a déposé son chef à Mitendi, on l’a laissé là dans sa voiture, avec des prudences, le préparer comme s’il avait une femme dans son véhicule, qu’il faisait l’amour.

Vous avez donné l’impression qu’il avait par exemple rencontré une prostituée et que ça aurait tourné mal ?

Oui, c’est ce que Jacques Mugabo, il avait fait. Parce que Jacques Mugabo, il avait acheté des prudences, des comprimés fortifiants.

Des prudences, ce sont des préservatifs ?

Oui, oui, oui.

Qu’est-ce qui se passe à partir de ce moment-là, qu’est-ce qu’on vous dit ? Car ça fait grand bruit au Congo… Qu’est-ce qui vous arrive après ça ?

On a quitté là à Mitendi, on est partis directement chez le colonel Daniel. On a laissé la première jeep là, dans la parcelle du colonel Daniel. On est partis chez (Christian Ngoy) Kenga Kenga, c’est là où on avait passé une nuit. Le matin, je suis rentré à la maison. Nous entendons qu’il y a du bruit maintenant, c’était le 2. Après, on a regroupé, nous tous. On nous a dit de rester toujours là. Nous étions là chez le général.

Le général Numbi ?

Oui, oui, chez lui, toujours à Gombe là en ville. C’est là où nous étions. Le 3 ou 4, c’était vers 2h du matin. Le général a pris son jeep de commandement de l’escorte, l’a donné à son chauffeur. On est partis à l’aéroport. On a trouvé le cargo Transair (ndlr : un appareil de la flotte de Trans Air Cargo Service), on nous attendait. Nous étions moi, Hergil, Christian Ngoy, Jacques Mugabo et Saddam.

Vous êtes envoyés où exactement ?

On est envoyé directement à Lubumbashi. On a nous a pris au pied de l’avion pour nous emmener directement dans la ferme du général Numbi.

Est-ce que le général Numbi ou Christian Ngoy vous ont parlé de cet assassinat, une fois que vous êtes arrivé dans cette ferme ?

Non, nous parlons avec Christian Ngoy, le général nous évite à tout moment, il nous évite, nous parlons avec Christian toujours. Au début, nous sommes restés là, nous étions dans la surveillance des officiers qui étaient à Lubumbashi et travaillaient pour le général John Numbi.

Un certain temps, on a vu que non, on nous a réparti dans la brousse dans le Katanga, Kakanga, Kambove, Likasi, Mulungwishi, toujours en brousse. Moi, j’étais à la police des mines, c’est là où on nous a mis, à la police des mines, nous tous. Nous étions toujours contrôlés, nous étions pris en otage.

Et qu’est-ce qui a fait que vous avez fui ?

Afrikarabia a publié nos photos sur le site.

Le blog Afrikarabia…

Oui, oui, il a publié. Christian nous a appelé avant qu’on l’arrête. Il nous a appelé nous tous, chez lui à la résidence. Le général avait donné l’ordre de nous ramener nous tous à la ferme. Il y a nos amis qui travaillent là à la ferme. Ils ont dit : « Mon frère, si vous venez, on va vous empoisonner ou vous tuer. Ne venez pas ici ». Automatiquement, nous, on a fui. Lorsqu’on a fui, on a écouté une semaine après que non, on a arrêté Christian Ngoy à Lubumbashi.

Ce n’est pas pour échapper à la justice que vous avez fui. C’est parce que vous craignez pour votre vie.

Non, on a fui la justice. Si on te prend, que tu vas avouer, lui, il va te tuer.

Le général Numbi ?

Oui, oui. La justice nous cherche vraiment. Il n’y a pas moyen de faire autrement. C’est pour ça que je me suis dit, je vais alerter la communauté internationale.

Si la justice congolaise arrive à vous sécuriser ou même arrive à vous interroger à l’étranger où vous vous trouvez à l’heure actuelle. Est-ce que vous seriez prêt à répondre à un magistrat congolais qui viendrait vous poser des questions ?

S’il y a un magistrat qui vient m’interroger à l’étranger, il n’y a pas de problèmes. Je suis prêt, on est prêt.

Vous êtes prêt à tout dire ?

Oui, il n’y a pas à cacher vraiment.

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