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Pascal Airault: «En Afrique, Emmanuel Macron pratique la realpolitik»

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Emmanuel Macron, lors du Sommet de Pau, en janvier 2020, entouré du président nigérien Mahamadou Issoufou à droite et du président tchadien Idriss Déby à gauche.
Emmanuel Macron, lors du Sommet de Pau, en janvier 2020, entouré du président nigérien Mahamadou Issoufou à droite et du président tchadien Idriss Déby à gauche. AP - Guillaume Horcajuelo

Le piège africain de Macron, c'est le titre de l'essai passionnant que viennent de publier deux journalistes spécialistes de l'actualité du continent, Antoine Glaser et Pascal Airault. Dans cet ouvrage, ils dressent un premier bilan de la politique africaine du président français depuis son élection en mai 2017, entre volonté de rupture, realpolitik et jeux d'intérêt des différents acteurs. Pour parler de ce livre, nous recevons l'un de ses deux coauteurs, Pascal Airault, qui répond aux questions de Laurent Correau. 

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RFI : Pourquoi ce titre : « Le piège africain de Macron » ?

Pascal Airault : Parce que, pour nous, avec Antoine Glaser, il y a un piège africain. Et le président français va tenter de s’en extirper, comme Nicolas Sarkozy, comme François Hollande et ses prédécesseurs, il veut rompre avec une certaine pratique de la Françafrique. C’est ce qu’il va prononcer en novembre 2017 devant des étudiants de Ouagadougou, mais il va devoir affronter les réalités. Et les réalités c’est aussi le lobby militaire français, c’est aussi la nécessité d’assurer la sécurité -dans ces zones-là- à la demande des chefs d’État de la région. Donc malgré ses efforts, il n’a pas vraiment réussi à sortir, comme il l’avait envisagé pendant la campagne de l’opération militaire au Sahel. Sur le franc CFA, il a réussi un petit peu à bouger les chefs d’État africains, mais on n’arrive pas à couper ce lien monétaire… Il assiste à un recul démocratique en Afrique de l’Ouest et il se rend compte qu’il peut être aussi instrumentalisé par les « sécurocrates » du continent.

Comment est-ce que vous décririez la façon dont Emmanuel Macron gère ses relations avec ces présidents, y compris ceux qui ne pratiquent pas forcément le jeu démocratique de bonne foi ?

Je pense qu’il est dans une realpolitik. On a bien vu que, pour des questions d’image, ces chefs d’État n’avaient pas été invités au début du mandat à l’Élysée. Après ils ont quand même eu le droit à leur rendez-vous élyséen… Mais c’est compliqué à gérer. Les nouvelles générations que l’Élysée voudrait promouvoir sont parfois interdites de se présenter aux élections dans des pays où le scrutin est plié, avant même qu’il ne se déroule. Il y a eu quand même quelques avancées. On a vu sur le dossier de la République démocratique du Congo, Emmanuel Macron a travaillé assez étroitement avec ses pairs africains pour pousser Joseph Kabila à sortir du jeu politique.

Et au sujet de ces chefs d’État, une figure se détache, celle du président tchadien Idriss Déby. Vous écrivez à son sujet qu’il incarne le symbole du chef d’État africain intouchable. Est-ce que vous diriez qu’Emmanuel Macron a réussi à trouver la bonne distance à adopter par rapport à ce partenaire encombrant ?

Pas vraiment. Dans la pratique, en fin de compte, on se cherche perpétuellement avec Idriss Déby. On a une condamnation assez molle de ses dérives antidémocratiques, et in fine, on a toujours besoin de lui pour mener ses opérations militaires au Sahel. Et quand il est en extrême difficulté, eh bien l’armée française lui donne un coup de main en matière de renseignement et va même jusqu’à pilonner des colonnes rebelles avec ses avions.

Et de manière générale, vous nous expliquez que la France évolue dans un contexte géopolitique qui s’est radicalement transformé, celui, dites-vous, d’un continent mondialisé, redevenu géostratégique. En fait quelle est la nouvelle donne ?

Par rapport aux années 1980, où on était encore beaucoup dans un tête-à-tête bilatéral, aujourd’hui l’Afrique est courtisée par toutes les grandes puissances -la Chine, la Turquie, l’Inde- avec des puissances régionales africaines, aussi, qui sont en train de se développer et de promouvoir des partenariats économiques -même sécuritaires- sur le continent. On peut penser au Maroc, on peut penser à l’Afrique du Sud… C’est un continent géostratégique, parce qu’il recèle toujours beaucoup de matières premières, de métaux rares qui sont utilisés notamment dans les nouvelles technologies, il a toujours ses ressources en hydrocarbures… C’est un débouché commercial important pour les pays développés, parce que c’est un continent qui croît à une vitesse effrénée, avec sa population qui risque de doubler d’ici 2050.

Mais dans ce contexte-là, l’influence de la France est en recul à l’heure actuelle…

C’est ce que montrent les sondages. En tout cas, le CIAN -le Conseil des investisseurs français, qui travaille sur l’Afrique- réalise chaque année une série de sondages et on voit que la France est en très nette perte d’influence sur le continent. Elle n’arrive qu’en 6e position, derrière les pays, comme les États-Unis, l’Allemagne, la Chine… C’est peut-être dû aussi au fait que les entreprises françaises ont de plus en plus de mal à se renouveler. On voit qu’il y a encore de grands groupes très présents, mais qui sont essentiellement ceux que l’on appelle les « Pater Familias ». Ce sont les Castel, les Bolloré notamment, les Bouygues, qui ont un ancrage important depuis des décennies. Mais on a du mal à voir émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs. Les PME ne sont peut-être pas taillées économiquement pour partir à la conquête du continent. Le MEDF, lui, mise beaucoup sur les ETI -les entreprises de taille intermédiaire- parce qu’elles pourraient être ces nouvelles entreprises qui partent à la conquête économique du continent.

Un point intéressant, dans cet ouvrage que vous cosignez avec Antoine Glaser, c’est cette insistance que vous décrivez chez le président français, à aller vers d’autres pays de la région qui sont au-delà des limites de ce que l’on appelait autrefois le « pré carré » et cette attirance, par exemple, pour le Rwanda de Paul Kagame.

Oui, Emmanuel Macron, quand il arrive en mai 2017 a constater que ses prédécesseurs, malgré tous leurs efforts, n’ont pas réussi à renouer une relation pacifique, une relation de coopération avec le Rwanda. Lorsqu’il se rend à son premier sommet onusien et rencontre en tête-à-tête pendant quarante-cinq minutes, Paul Kagame. Ils discutent, les yeux dans les yeux de ce que peut être l’avenir de la coopération entre les deux pays. Et là, il va se passer quelque chose. Ils vont décider étroitement de travailler ensemble, c’est le moment où Paul Kagame va prendre les rênes de l’Union africaine. La France va appuyer fortement Kagame dans l’accomplissement de cette réforme et en échange ils vont essayer de travailler sur des dossiers communs, comme le digital, l’éducation… Et plus tard, la francophonie, où il va confier les rênes de l’organisation à l’ancienne ministre des Affaires étrangères rwandaise.

Et qu’est-ce qui fascine Emmanuel Macron dans la figure de Paul Kagame ?

Un peu comme d’autres chefs d’État africains, c’est la réussite économique du Rwanda. Il n’est pas dupe, il sait que le Rwanda n’est pas encore une démocratie accomplie, mais la femme y joue un rôle très important. Elle est très présente dans toutes ses institutions et beaucoup plus, même, que dans beaucoup de pays développés. Il a des succès économiques indéniables, c’est un champion du digital… Et donc il incarne aussi cette génération de leaders qui ont réussi à transformer leur pays au sortir d’une guerre.

Vous revenez, dans votre ouvrage, sur ce qui façonne les relations franco-africaines, chacun à son niveau, des hauts fonctionnaires, des députés, des hommes d’affaires… Votre ouvrage –je le signale pour nos auditeurs– est une passionnante galerie de portraits. Et vous nous parlez d’une création d’Emmanuel Macron qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque, celle du CPA, le Conseil présidentiel pour l’Afrique. Pourquoi ce CPA, au fond, et quel bilan ?

Pendant la campagne électorale, Aurélien Lechevalier –aujourd’hui ambassadeur en Afrique du Sud mais qui était « le monsieur diplomatie » de Macron– et Jules-Armand Aniambossou –un autre compagnon d’Emmanuel Macron à l’ENA– partent du principe qu’il faut promouvoir une nouvelle relation, et que pour cela, le président a besoin de relais sur le terrain. Ils vont imaginer de créer ce Conseil présidentiel pour l’Afrique. C’est un peu une promotion, aussi, de la diversité française, parce que ses membres sont pour la plupart des binationaux qui ont réussi, cela a valeur d’exemple…

C’est aussi une façon de s’émanciper de l’administration française et des structures qui habituellement gèrent la politique africaine de la France ?

Oui, je crois qu’Emmanuel Macron a acté qu’il est très difficile de faire bouger l’administration française. On l’a vu précédemment, dans le combat sur le Franc CFA. Il faut se rappeler que, sous François Hollande, Thomas Mélonio, alors conseiller adjoint, puis conseiller principal à l’Élysée, avait essayé de demander à Bercy de réfléchir à l’évolution du lien monétaire avec l’Afrique. Il n’y était pas parvenu. Donc on passe par des relais, comme ça, et on appuie aussi fortement politiquement, pour essayer de faire avancer les choses et le CPA était imaginé un peu pour cela. Pour contourner peut-être un peu certaines raideurs de pensées de l’administration, ou au moins, apporter des idées neuves et pour pouvoir essayer, après, de les mettre en œuvre. Ce qui n’est pas toujours facile dans l’écosystème français. Ce n’est pas un succès total, parce que fondamentalement il y a un manque de moyens. Pour promouvoir ces nouvelles politiques, il faudrait beaucoup plus de ressources. Mais il y a une tentative, il y a un essai, il y a quelques réussites.

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