Restitution du patrimoine africain: «Il faut des accords bilatéraux de coopération culturelle»

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Le Musée royal de Tervuren en Belgique, détient plus de 120 000 oeuvres d'origine africaine.
Le Musée royal de Tervuren en Belgique, détient plus de 120 000 oeuvres d'origine africaine. © AP - Virginia Mayo

« Un jour, il faudra bien que le patrimoine congolais revienne au Congo », a déclaré le président Tshisekedi il y a deux ans. Aujourd’hui, Thomas Dermine, le ministre belge en charge de ce dossier, annonce à notre confrère de Bruxelles, Le Vif, que le royaume de Belgique prendra d’ici 2024 un engagement formel en faveur de la restitution de biens culturels spoliés pendant la période coloniale. Docteure en droit spécialisée en patrimoine culturel, Marie-Sophie de Clippele enseigne à l’Université Saint-Louis - Bruxelles et fait partie d’un groupe d’experts belges qui vient de publier un rapport sur le sujet. En ligne de Bruxelles, elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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Rfi : Le Musée royal de Tervuren détient plus de 120 000 œuvres d’origine africaine. Est-ce qu’il y a des œuvres emblématiques dont la restitution vous paraît nécessaire et urgente ?

Marie-Sophie de Clippele : Oui, il y a certainement toute une série d’œuvres emblématiques. On a l’exemple de la statue « nkisi nkondi », qui a été prise par Alexandre Delcommune de manière assez violente à la fin du XIXème siècle, à un chef de Boma, le chef Ne Cuco, et cette communauté de Boma demande, d’ailleurs depuis longtemps, déjà au XIX siècle, le retour de cette statue.

Oui, c’est une statuette qui a été volée au roi de Boma, sur la côte atlantique du Congo, dans l’ouest du Congo Kinshasa, c’est cela ?

Voilà.

L’un des problèmes, avec beaucoup de biens culturels, c’est qu’on n’en connaît pas toujours la provenance. Pourquoi demandez-vous la création d’un institut indépendant pour rechercher, justement, la provenance de ces objets ?

La création d’un institut indépendant ne veut pas dire qu’il ne se fera pas sans collaboration avec les institutions culturelles existantes, au contraire. Mais l’idée de créer un institut indépendant, c’est aussi d’avoir une certaine continuité, une certaine visibilité, pour pouvoir mettre en avant l’importance de la provenance de ces objets.

Mais concrètement, est-ce que vous soupçonnez les autorités politiques belges ou les grands musées belges, comme Tervuren ou Anvers, de vouloir cacher la provenance de certains objets, afin de pouvoir en conserver la jouissance ?

Non, on n’est pas du tout dans un esprit de soupçon - je crois que cela ne nous amènera pas très loin -, c’est plutôt qu’il s’agit de mettre en avant l’importance de faire cet exercice de provenance, ciblé sur les collections coloniales, et de ne pas se perdre. La Belgique est un pays assez compliqué, avec des compétences réparties entre l’État fédéral et les entités fédérées. Et pour éviter que cela reste dans un marasme qui n’avancerait pas, une institution indépendante pourrait continuer ce travail de provenance de manière durable.

Oui, pour trancher les éternels débats entre la capitale - Bruxelles - et les États fédérés ?

Aussi. Cela pourrait participer à un ralentissement.

Et puis il y a un certain nombre d’objets dont on risque de ne jamais retrouver la provenance. Est-ce à dire qu’on ne pourra jamais les restituer ?

Non, justement. On propose que, si on ne parvient pas à déterminer la provenance d’un objet - ce qui est très possible, on ne travaille qu’avec des objets qui sont déjà dans les collections depuis plus d’un siècle, parfois, et dont la provenance n’est pas toujours évidente à déterminer -, dans ce cas, il devrait être possible de prévoir un critère subsidiaire, qui fait que, si l’objet a une importance culturelle pour le pays d’origine, pour la communauté d’origine, l’on puisse aussi se pencher sur la question de son retour.

Pourquoi cette mobilisation de votre part, depuis deux ans ? Est-ce que c’est lié à l’initiative française d’Emmanuel Macron, en 2017 ?

Sûrement. On voit quand même qu’il y a un engouement. Il y a eu évidemment le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou et le rapport Savoy-Sarr qui s’en est suivi, mais il y a aussi d’autres initiatives dans les pays voisins, comme  aux Pays-Bas. L’Angleterre se penche aussi sur la question, l’Allemagne est très fortement mobilisée. Et donc on voit que depuis deux ans il y a vraiment une mobilisation dans tous ces anciens pays colonisateurs, pour se pencher sur cette question de leurs collections coloniales. Et c’est dans cet esprit-là aussi que nous avons évidemment voulu aller de l’avant et participer à ce moment historique de réfléchir au devenir de ces colletions coloniales.

Les biens culturels ne peuvent être restitués aux États africains que si ceux-ci les réclament. On le voit bien, avec les biens culturels pris par la France et réclamés aujourd’hui par le Bénin ou par le Sénégal… Est-ce que les trois anciennes colonies belges, que sont le Congo, le Rwanda, le Burundi, ont fait des démarches officielles en faveur de telles restitutions ?

Au niveau de la République démocratique du Congo, là, il y a eu une communication assez claire de la part du président Tshisekedi, à savoir que la restitution est un sujet important. Mais à ma connaissance il n’y a pas encore eu de vraie demande officielle. Il en va de même pour le Burundi, je n’ai pas connaissance d’une demande officielle. Pour le Rwanda, il y a eu une demande pour se voir restituer des archives, ce qui a été fait en février 2020, notamment des cartes géologiques.

En effet, en novembre 2019, quand il a inauguré le nouveau Musée national congolais à Kinshasa, le président Tshisekedi a eu ce mot : « Il faudra bien que ce patrimoine revienne, mais il faut le faire de manière organisée, il faut des moyens d’entretien. Une chose est de demander leur retour, mais une autre est de les conserver. »

A ce sujet, justement, on pense que c’est important de travailler avec des accords bilatéraux de coopération culturelle. Parce que, pour moi, la restitution ne s’arrête pas juste à rendre les objets et puis ne plus du tout s’en préoccuper. Je pense que cela doit être dans un cadre plus large, aussi, de coopération, de voir comment on peut échanger des bonnes pratiques, participer à des programmes de software pour mieux gérer ces collections, être dans des idées de circulation des œuvres d’art, d’échanges plus larges. Je pense et je crois qu’avec un outil comme un accord bilatéral qui puisse embrasser tous ces aspects, on puisse mieux répondre à ce genre de demandes, aussi.

Bref, le chantier ne fait que commencer, non ?

Ah oui. Et nous espérons qu’avec ces principes éthiques et avec tout cet engouement que l’on voit partout [ce mouvement va se poursuivre]. Il y a aussi chez nous, en Belgique, une commission parlementaire qui a été mise en place il y a un an, en juillet 2020, pour se pencher sur l’histoire coloniale. Donc là, on voit qu’il y a aussi une attention au niveau du Parlement, qui pourrait aussi rejaillir sur la question de la restitution des œuvres d’art.

► À réécouter : Restitution des œuvres d’art: l’Afrique en première ligne (Accents d'Europe)

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