Le monde en questions

La colère des agriculteurs indiens

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Des agriculteurs manifestent contre la réforme agricole voulue par le gouvernement indien dans la banlieue de New Delhi le 30 janvier 2021.
Des agriculteurs manifestent contre la réforme agricole voulue par le gouvernement indien dans la banlieue de New Delhi le 30 janvier 2021. AP - Manish Swarup

Cette semaine Bruno Daroux revient sur la situation des agriculteurs en Inde, très remontés contre une libéralisation de leur secteur, voulue par le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi. Cette mobilisation exceptionnelle du monde paysan peut-elle faire reculer le gouvernement ?

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Il faudra attendre le dénouement du bras de fer très tendu qui oppose le gouvernement à des millions d’agriculteurs qui manifestent sans relâche depuis plusieurs semaines contre la réforme du monde agricole pour voir qui va l’emporter. Ce qui est sûr, c’est que les agriculteurs sont très remontés contre les « Farm Bills », ces lois agricoles qui veulent transformer le mode de rémunération des agriculteurs. Il s‘agit en fait de libéraliser le marché agricole et de supprimer le système des mandis, ces marchés contrôlés par l’état qui assurent un prix plancher aux paysans. L’idée, c’est de leur permettre de choisir eux-mêmes leurs prix et leurs clients et de pouvoir se passer des intermédiaires en vendant directement à qui ils veulent.

Belle idée sur le papier, mais en fait il y a deux catégories d’agriculteurs qui pourraient y perdre : ceux qui travaillent dans l’imposant secteur de production de riz et de blé, et qui profitent grandement du système administré actuel. Il faut rappeler que l’Inde est le 2 ème producteur mondial de blé et de riz.

Et puis, à l’autre bout du spectre agricole, il y a ceux qui sont en position fragile, à la tête de petites exploitations, à qui le prix-plancher permet tout juste de subsister. Car ce prix plancher est trop bas. Mais ils ont peur qu’avec le nouveau système, ce soit pire : ils ne feront pas le poids face aux géants de l’agro-alimentaire qui auront carte blanche pour imposer leurs prix.

L’argument du gouvernement, c’est justement de dire que l’actuel système administré est à bout de souffle, et que les nouvelles lois permettront de moderniser l’agriculture et mieux rémunérer les paysans. Mais ces derniers, et surtout les plus pauvres, n’y croient donc pas du tout. Entre un système qui a ses imperfections mais qui porte la garantie de l’état, et le grand saut dans l’inconnu, leur choix est clair.

Du coup, le Premier ministre Narendra Modi se retrouve dans une situation délicate. A la tête du pays depuis 2014, réélu en 2019, il est déjà très contesté sur sa politique très nationaliste, anti pakistanaise et ultra hindoue. Mais là, il setrouve face à une contestation massive et déterminée du monde paysan – et c’est plus dangereux politiquement pour lui.

Car c’est un secteur capital pour l’économie du pays : l’agriculture représente environ 15 % du PIB Indien. Les emplois agricoles concernent directement 260 millions de personnes et indirectement 600 millions, ce qui fait environ six actifs sur dix.

Et ces agriculteurs en colère, très nombreux,  sont aussi des électeurs. Donc, Modi ne peut pas ignorer cette grogne d’un monde paysan qui par ailleurs est encore très respecté en Inde – et très soutenu actuellement par de larges secteurs de la population. Mais lui qui a été élu comme l’homme des réformes et de la Loi et de l’Ordre, il ne peut pas non plus, pour l’instant, accorder aux manifestants ce qu’ils réclament – c’est-à-dire l’annulation pure et simple de la réforme du monde agricole. Ca s’appelle un vrai dilemme.

 

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