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Les dessous de l'infox, la chronique

Hold-up, quand le complotisme exploite le malheur des hommes à coup d'infox

Audio 04:09
Le document accuse les autorités de semer la peur à dessein, pour contrôler le peuple.
Le document accuse les autorités de semer la peur à dessein, pour contrôler le peuple. © Capture d'écran du film Hold-up
Par : Sophie Malibeaux
12 mn

Le documentaire Hold-up a été visionné par des millions de personnes. Bien que retiré de certaines plateformes, il continue de circuler sur les réseaux dans son intégralité et par extraits. Il traite de la pandémie de Covid-19, mais pas seulement. Il lui est reproché de tomber dans le complotisme en relayant beaucoup d’infox.  

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La durée même de ce documentaire à rallonge, et le mélange des genres, en font un instrument de propagande particulièrement efficace. Il y aura toujours un peu de vrai ici ou là pour semer la confusion et cela, même s’il vient recycler des infox démontées depuis des mois.  

Les deux heures et quarante-trois minutes de vidéo commencent en évoquant la crise sanitaire liée au Covid-19. L'angle s'élargit et nous mène bien plus loin, en défendant la thèse d’un grand complot, organisé par « les puissants », dans une volonté d’extermination des plus pauvres. L’auteur prétend dévoiler un programme démoniaque tramé en cachette par les financiers, les compagnies pharmaceutiques, les géants des technologies notamment de la 5G et « les grands médias », comme toujours ciblés par les conspirationnistes, eux qui se donnent pour mission de « réinformer » les gens, à leur manière. Les médias français sont d’ailleurs pointés comme coupables désignés dans l’affiche même du film, où l’on voit un couple – masques littéralement cloués aux visages – avec, à la place des pupilles les logos de grands médias français, publics et privés, y compris l’Agence France Presse.

Ainsi la vidéo coche toutes les cases du récit complotiste. Le réalisateur Pierre Barnerias s’en défend. Il affirme avoir juste voulu proposer « un autre son de cloche ». Malheureusement, la cloche sonne faux. On trouve dans cette vidéo beaucoup plus d’infox que d’infos.  

Recyclage d’infox des réseaux sociaux

D’entrée de jeu on entend un député canadien parler de « camps d’internement » et de « détention », alors qu’en fait il s’agit de sites mis à disposition au début de la crise, pour les gens qui entraient sur le territoire canadien et devaient s’isoler 14 jours, avant de pouvoir circuler librement. Une dizaine d’hôtels avaient été mis à disposition pour ceux qui n’avaient pas où aller. L’intervention de ce député faisait suite à des tweets mensongers épinglés depuis par les médias et les autorités canadiennes. Une réalité que n’entend pas le réalisateur de l’émission qui de toute façon s’en prend aux médias et aux agences de presses, accusés en bloc de faire le jeu des puissants. Plusieurs de ses interlocuteurs témoignent de leur défiance à l’égard de la presse, préférant « s’informer autrement ». C’est de cette façon que le complotisme enferme ses adeptes dans une bulle dont il devient difficile de sortir, si d’emblée on se prive de toute information vérifiée.

Les équipes de « fact checkers » et autres journalistes d’investigation se sont penchés depuis des mois sur ces infox proliférant sur les réseaux à l’occasion de la crise. Leur travail vaut le coup d’œil. Qu’il s’agisse du magazineSciences et Avenir, du journal Le Monde, de Libération, de l'AFP, de France Info, du magazine Le Point et bien d’autres.

Le documentaire accrédite aussi l’idée d’un virus créé par l’homme dans un laboratoire, alors qu’il a été scientifiquement prouvé que ce n’était pas le cas. Il met en cause l’Institut Pasteur, en montrant des documents face caméra qui servent à soutenir l’accusation, mais le visuel ne sert à rien car illisible par l’internaute. En revanche la démonstration est fausse, son auteur parle de brevets concernant d’autres coronavirus, prétendant qu'il s'agit du Sars-CoV-2. Une vidéo circulant sur Facebook contenant le même type d’allégation a déjà valu une condamnation judiciaire à son auteur.

Surtout, les mesures prises pour lutter contre la maladie sont systématiquement dénigrées. A la 22e minute, l’auteur dévoile sa vision des faits : « la santé comme prétexte à la soumission », faisant écho à ceux qui, à longueur de tweets, de vidéos YouTube et de messages sur Facebook, traitent de moutons les citoyens respectant les mesures barrières.

Au lieu de poser la question du rapport bénéfice-risque propre à chacune des mesures adoptées pour contenir la propagation du virus, la vidéo répond d’emblée que le remède est pire que le mal. Il n’y a pas débat. Le document est systématiquement à charge. Or, contrairement aux allégations du documentaire, les « grands médias » brocardés ne se sont pas privés de relayer les critiques émises sur l’efficacité et la cohérence de certaines mesures.

Mais le documentaire ne craint pas la contradiction, déplorant à la fois le manque de matériel nécessaire pour lutter contre la pandémie, et minimisant en même temps la gravité de la maladie et la nécessité d’employer de grands moyens pour enrayer sa propagation.

De l'ancien ministre au bloggeur conspirationniste

Quant au choix des témoins interrogés, il est extraordinairement éclectique. Lorsque l’auteur de la vidéo questionne la fiabilité des tests par exemple, il donne tout d’abord la parole à Silvano Trotta dès les premières minutes pour établir la vérité. L’homme est un adepte de thèses pourtant contestables, si ce n’est totalement fantaisistes, lorsque par exemple, il affirme sur sa chaîne YouTube que la lune est un objet creux fabriqué par on ne sait qui, et pourquoi pas des extraterrestres.  

Le documentaire revient sur différentes controverses, mais de façon biaisée, défendant l’hydroxychloroquine et le remède malgache Covid-Organics, sans mentionner le moindre doute quant à leur efficacité réelle, bien au contraire. 

Au bout de la deuxième heure, après un Nobel de chimie « qui a beaucoup d’amis dans les écoles de médecine qui lui ont dit de ne pas s’inquiéter car les coronavirus n’aiment pas les humains »…vient le tour d’un ancien légionnaire « rencontré par hasard ». Son témoignage est diffusé sous anonymat, voix maquillée, visage hors champ. L’ancien militaire à l’élocution difficile s’exprime sur « la nature du virus ». Il affirme avoir une connaissance qui a vu un document de l’Agence de sûreté nucléaire prouvant que le Sars-CoV-2 avait été génétiquement modifié. Il parle d’un « virus binaire » comme on en trouve dans certains explosifs ou gaz de combat. Le contenu de cet entretien est relayé sans questionnement ni contradiction, en dépit du caractère douteux de la source et de sa compétence sur le sujet.

Des invités instrumentalisés

Quant aux invités les plus connus, manifestement, tous ne savaient pas où ils mettaient les pieds. C’est le cas de l’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, qui a pris ses distances depuis. La sociologue Monique Pinçon Charlot, elle, regrette désormais d’avoir parlé d’« holocauste » lorsqu’elle évoquait le sort réservé aux populations les plus pauvres de la planète.  

Dans ce montage, alternent les propos de chercheurs, infirmières, anciens prix Nobels, bloggeurs complotistes avérés et chauffeurs de taxi. On retiendra cette citation d’un scientifique en rupture de ban qui affirme « pourquoi continuer de chercher quand on a trouvé ».  

L’exploitation de la peur 

Les seuls moments de ce film qui ne souffrent pas la contestation, c’est lorsque des gens expriment leurs peurs, la perte de repères et de confiance, face à l’avenir et aux autorités, parfois accusées de naviguer à vue dans la gestion de la crise. C’est du ressenti, ce sont des témoignages forcément recevables, mais exploités dans le cadre d'un récit dont l’objectif n’est pas de mieux cerner la réalité, mais d’instiller plus de peur encore.

Preuve en est la référence constante aux « pires heures de notre histoire ». On entend une infirmière citer Hitler, une sociologue évoquer le nazisme. Le document accuse les autorités de semer la peur à dessein, pour contrôler le peuple, mais il fait pire encore. Ce sont deux heures et quarante-trois minutes de propagande et de lavage de cerveau. L’affiche de la vidéo elle-même pourrait être celle d’un film d’horreur.   

 

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