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«Blanc autour», ou l’histoire de la première école pour jeunes filles noires aux États-Unis

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«Blanc autour», par Wilfrid Lupano et Stéphane Fert.
«Blanc autour», par Wilfrid Lupano et Stéphane Fert. © Dargaud

Aux États-Unis, bien avant la guerre de Sécession, l'ouverture d'une école pour jeunes filles noires fit polémique. Une bande dessinée intitulée « Blanc autour » (éditions Dargaud), signée Wilfrid Lupano et Stéphane Fert, revient sur cette histoire méconnue.

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En 1832, Prudence Crandall, une institutrice de confession quaker, décide d’accueillir des pensionnaires noires dans l’école pour jeunes filles de bonne famille qu’elle dirige. À ses yeux, et suivant les principes de la « Société des Amis » (le mouvement Quaker), l’instruction doit être accessible à tous et à toutes et l’école est le meilleur chemin des femmes vers l’émancipation. Mais en 1832, 30 ans avant la guerre de Sécession, ce principe n’est pas largement partagé, loin de là. La communauté de Canterbury, une petite ville du Connecticut, non loin de Boston, s’oppose par tous les moyens à l’école de Prudence Crandall.

C’est en faisant des recherches sur le militant anti-esclavagiste William Lloyd Garrison (instigateur de l’American Anti-Slavery Society et éditeur du journal le Liberator) que le scénariste Wilfrid Lupano découvre le cas de la première école pour jeunes filles noires aux États-Unis.

« Je me suis rendu compte que dans cette période du début du XIXe siècle il y avait quelques abolitionnistes hommes identifiés, précise l’auteur de séries de bandes dessinées à succès (Les Vieux fourneaux, Un océan d’amour…). L’Histoire s’est appesantie sur eux, mais cette histoire entre femmes m’a paru être un événement qu’il faut populariser aujourd’hui. Au cœur des problématiques qui traversent la société », précise-t-il. On peut en effet penser au mouvement Black Lives Matter ou à tous les combats pour l’éducation des jeunes filles en Afrique notamment en lisant cette bande dessinée.

Planche tirée de « Blanc autour », de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert.
Planche tirée de « Blanc autour », de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert. © Dargaud

L’album commence en montrant comment Prudence Crandall accueille dans sa classe Sarah, une jeune fille noire, qui fait montre de curiosité scientifique et ne demande qu’à apprendre.

Bien que l’esclavage ait été aboli dans la plupart des États du Nord, dont le Connecticut, la population blanche locale voit dans cette exception une menace. Wilfrid Lupano fait le lien avec la Révolution menée par Nat Turner un an plus tôt. Cet esclave noir qui savait lire et écrire a pris la tête d’une révolte sanglante en Virginie.

Pour les habitants de Canterbury, l’instruction des descendants d’esclaves risque de mener à l’insurrection. Ils menacent de retirer leurs filles de l’école si Sarah reste admise.

Courage et détermination

Prudence Crandall les prend alors au mot, et transforme son école en pensionnat n’accueillant que des jeunes filles noires. Elles arrivent d’un peu partout pour étudier, en dépit du danger et de l’hostilité manifeste du voisinage. Wilfrid Lupano et le dessinateur Stéphane Fert voulaient rendre hommage à ces jeunes filles courageuses, « ainsi qu’à leur famille », confie Wilfrid Lupano : « J'ai aussi pensé aux parents de ces jeunes filles, des parents noirs libres de la région de Boston et New York suffisamment aisés pour leur payer une éducation et qui les ont envoyées dans un environnement ultra hostile. Il fallait faire preuve d’un sacré courage et d’une inébranlable foi en l’avenir ».

La bonne société du lieu commence par leur refuser l’entrée à l’Église, puis mène un combat juridique. En 1833, Prudence Crandall passera même une nuit en prison à Brooklyn (Connecticut) avant son premier procès où les arguments favorables à la citoyenneté afro-américaine furent plaidés par un tribunal. Il faudra d’ailleurs attendre 1868 pour que le Congrès des États-Unis adopte l’amendement garantissant la citoyenneté à toute personne née ou naturalisée dans le pays, y compris les esclaves noirs.

Planche tirée de « Blanc autour », de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert.
Planche tirée de « Blanc autour », de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert. © Dargaud

Mais la population ne désarme pas, empoisonnant le puits ou déclenchant un incendie qui conduit à la fermeture de l’école.

Un dessin poétique

Stéphane Fert, que Wilfrid Lupano a choisi en raison de son style poétique, de son graphisme magnifiant la nature ou le merveillant, a dû dessiner ces horreurs : « Moi-même j’étais ému en dessinant. Après j’ai voulu montrer aussi la beauté de cette histoire, la sororité, et des jeunes filles qui trouvent de la force dans le collectif ».

Autant de thèmes qui résonnent avec la période actuelle. Cette bande dessinée ne sera cependant disponible aux États-Unis que sous format numérique déplore Wilfrid Lupano : « Il y a actuellement une forme de radicalité des luttes communautaires qui fait que c’est impossible de diffuser un livre sur la cause des Noirs si on n’est pas noir soi-même. Des éditeurs américains étaient intéressés, mais ont renoncé quand ils ont appris que cette histoire sur des jeunes filles noires était le fait d’auteurs blancs ».

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