Reportage Afrique

Éthiopie [1/2]: le traumatisme, passé et présent, des réfugiés au Benishangul-Gumuz

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Un marché de la ville d'Asosa, chef-lieu de l'État régional de Benishangul-Gumuz (image d'illustration).
Un marché de la ville d'Asosa, chef-lieu de l'État régional de Benishangul-Gumuz (image d'illustration). EDUARDO SOTERAS / AFP

La guerre au Tigré qui dure depuis le mois de novembre a déstabilisé d’autres provinces éthiopiennes. C’est le cas notamment au Benishangul-Gumuz, région rurale de l’ouest du pays, à la frontière soudanaise. Les tensions y sont anciennes entre les différentes communautés : des tensions ethniques, foncières et liées la représentation politique. Mais la situation n’y a jamais été aussi critique, notamment entre Amharas et Gumuz. Depuis novembre, on dénombre officiellement des centaines de morts et des centaines de milliers de déplacés mais le bilan pourrait être bien plus lourd. Plus de 8 000 Gumuz se sont réfugiés au Soudan. Rencontre avec des membres de la communauté Amhara, qui ont fui dans la région du même nom en Éthiopie, traumatisés par une guerre qui se déroule entre voisins.

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Blessé, la main bandée par les impacts de flèches, Kes Tadesse se remémore douloureusement l’arrivée des miliciens dans son village du district de Dangur. « Ça a duré pendant trois jours, raconte-t-il, les miliciens Gumuz se battaient contre les Forces spéciales du Benishangul-Gumuz. C’était la saison des récoltes pour nous. Mais les miliciens nous ont encerclés dans notre champ. J’ai perdu deux de mes filles ce jours-là. »

Beaucoup parmi les 48 000 réfugiés de Chagni assurent avoir perdu des proches dans les attaques. Les affrontements entre communautés Gumuz et Amharas, souvent liés à des revendications territoriales, ont connu une brutale augmentation depuis trois mois.

Karabish Tilahun a fui des combats qu’elle n’a pas vu arriver. « Avant, il y avait quelques problèmes, mais pas si souvent », témoigne cette femme âgée d'une soixantaine d'années. « Il y avait des meurtres environ une fois par an, quand certains volaient notre bétail et tuaient le fermier par exemple. Aujourd'hui, c’est tout le temps. Au moins trois ou quatre personnes sont tuées tous les jours dans les villages. »

Karabish accuse les miliciens Gumuz de faire régner la terreur. À l'inverse, de l’autre côte de la frontière soudanaise, où des Gumuz ont trouvé refuge, on pointe du doigt les milices Amharas. Des deux côtés, les récits d’horreur n’en finissent plus. « Vous ne verrez jamais des crimes aussi cruels que dans la zone de Metekel. Je vous promets. C’est pire que ce qu’il se passe en Syrie, en Libye ou au Yemen » affirme Said Kebede.

Les quelques dizaines de tentes en bordure de Chagni ne suffisent pas à héberger tout le monde. « Lorsque je suis arrivée dans le camp, on m’a donné 15 kg de farine, c’est tout ce que j’ai eu en trois mois », se plaint Karabish qui assure ne plus recevoir de nourriture depuis deux mois. « Quand je suis arrivée on m’a trouvé une place dans une tente. Mais c’est tout ce que j’ai. Je n’ai rien d’autre car je suis vieille », ajoute-t-elle.

Si la nourriture reste une priorité, il faut aussi soigner les cicatrices et les traumatismes. « Il n’y a pas de suivi psychologique ici » selon Derebo Belay, qui coordonne le centre d’urgence de Chagni. « Il n’y a pas de psychologues dans le camp. C’est vrai que notre priorité c’est de répondre aux besoins de nourriture et d’abri. Mais l’étape suivante c’est de faire un suivi psychologique et de reconstruire leur moral avant qu’ils ne puissent retourner chez eux. »

Dans cette ville qui a vu sa population doubler en deux mois, peu de réfugiés sont prêts à rentrer sur leurs terres par peur des combats qui continuent au Benishangul-Gumuz.

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