Si loin si proche

Madrid, l’Africaine

Audio 48:30
Vanessa Cadena, militante afro-colombienne de Madrid dans le quartier multiculturel de Lavapiés.
Vanessa Cadena, militante afro-colombienne de Madrid dans le quartier multiculturel de Lavapiés. © Inès Edel-Garcia

Nouvel épisode de notre série de voyages à travers le passé et le présent noir des grandes villes du monde. Direction Madrid, capitale d’un pays situé à seulement 14 km des côtes africaines mais qui ignore encore largement son africanité. 

Publicité

Dire que l’Espagne est proche de l’Afrique relève de l’évidence. Géographique d’abord, l'Espagne étant le seul pays d’Europe à conserver des territoires (Ceuta et Melilla) sur le sol africain. Historique aussi. La période musulmane de la péninsule ibérique (711-1492) où de nombreux Nord-Africains ont foulé le sol d’Al Andalus, est une page importante de la longue histoire du métissage dans la péninsule, faite d’héritages croisés entre monde arabe, grec, latin, juif mais aussi africain. À tel point que l'on disait que l’Afrique commençait au pied des Pyrénées. 

Aujourd’hui à Madrid, capitale conservatrice et castillane peuplée de plus de 3 millions d’habitants, comme ailleurs dans le pays, cet héritage est largement méconnu voire ignoré. Il en va de même pour l’histoire esclavagiste et coloniale, les Espagnols n’ayant pas fait grande publicité, à l’inverse des Portugais, de leur entreprise coloniale en Afrique, notamment en Guinée Équatoriale. 

«Afro-espagnols» nés en Espagne, Africains du continent arrivés plus récemment ou «Afro-latinos» venus d’Amérique du Sud, les personnes noires du pays seraient au nombre de 1 à 2 millions. Et parmi elles, 700 000 seraient de nationalité espagnole. Très peu de données officielles existent à ce sujet et la communauté africaine et afro-descendante d’Espagne, consciente de son invisibilité, cherche aujourd’hui à se compter et à se rassembler.  

À Madrid, c’est à Lavapiés que l’on peut retrouver le visage multiculturel de la ville. S'y côtoient des Espagnols, des immigrés sénégalais et bangladais, des touristes internationaux... Des militants anti-racistes s’y rassemblent et font cause commune, notamment pour défendre les sans-papiers africains de la ville. Dans les grandes institutions culturelles de Madrid, en revanche, les visages et l’histoire noire demeurent invisibles, comme maintenus dans un angle mort du récit national espagnol. Il faut alors aller les chercher. C’est ce qu’a fait notre reporter partie à la découverte d’Afro-madrilènes qui font bouger la ville et les lignes d’un pays qui a du mal à regarder son africanité en face.  

Un reportage d’Inès Edel-Garcia.

Ce reportage s’inscrit dans le cadre de notre série de voyages à la rencontre des diasporas africaines que ce soit à Bruxelles, Lisbonne ou encore Berlin, etc.

Intervenants : Antumi Toasijé, Justo Bolekia Boleká, Elena García, Becha Sita Kumbu, Serigne Mbayé, Vanessa Cadena, Yeison García López, Rubén H. Bermúdez, Ana Cebrián Martínez.

 

À découvrir

- Le Museo de America propose jusqu'en février 2022 une exposition temporaire sur l'esclavage et l'héritage culturel de l'Afrique dans les Caraïbes

- Certains lieux incontournables de Madrid sont intimement liés à l'histoire esclavagiste et coloniale de l'Espagne. Par exemple, des ventes aux enchères de personnes réduites à l'esclavage ont eu lieu sur la Plaza Mayor et des «zoos humains» ont été organisés au parc du Retiro. Quant au luxueux quartier de Salamanca, il est étroitement lié au Marquis de Vinent, un esclavagiste qui s'est enrichi de la traite transatlantique.

- Au Musée du Prado, découvrez l'oeuvre de Juan de Pareja, en particulier La Vocación de San Mateo sur laquelle cet ancien esclave noir et membre de l'atelier de Velázquez s'est auto-représenté.

- À deux pas de la gare d'Atocha, la basílica-parroquia Nuestra Señora de Atocha abrite une vierge noire très similaire à la Moreneta que l'on trouve aussi en Catalogne. Jusqu'au XVIIe siècle, au sein de l’Église catholique, les personnes noires étaient représentées comme des figures proches du pouvoir.

Lavapiés est le quartier multiculturel de Madrid. Calle Esgrima, vous rencontrerez Becha Sita Kumbu qui a fait de son atelier de couture BeshaWear une boutique solidaire et anti-raciste. Plus bas sur la calle Mesón de Paredes, le Sindicato de Manteros a récemment ouvert une boutique nommée «Pantera» pour soutenir financièrement les vendeurs de rue sans papiers. En descendant sur la calle Embajadores, en face du Mercado de San Fernando, vous découvrirez la fresque «En mémoire à Mame Mbaye et à nos frères et soeurs victimes migrantes... qui luttent pour obtenir leurs papiers» - ce vendeur de rue est décédé en 2018 après une course poursuite avec la police.

- À Madrid, la diaspora équato-guinéenne se concentre plutôt en banlieue Sud, dans les communes de Léganès, Móstoles, Alcorcón, Fuenlabrada, Getafe, Parla ou encore Torrejón de Ardoz où est né le hip-hop espagnol. Chaque 15 août, la communauté Bubi y célèbre la Madre Bisila, la patronne de l'île guinéenne de Bioko.

- Les anciens abattoirs de Matadero Madrid ont longtemps accueilli le festival Conciencia Afro et la rédaction de la revue en ligne Negrxs. Le collectif vient d'ailleurs de lancer une campagne de crowdfunding pour créer un «Espacio Afro» en toute indépendance.

 

À lire :

- Rogelio López Cuenca, Los Bárbaros, lugares de memoria del colonialismo español en Madrid, 2016

- Juan Valbuena, Ojos que no ven, corazón que no siente, 2018

- Observatorio Español del Racismo y la Xenofobia, Seminario sobre el legado de las personas africanas y afrodescendientes a España, 2020

- Lucía Asué Mbomio Rubio, Las que se atrevieron, Sial/Casa de África, 2017

- Rubén H. Bermúdez, Y tú, ¿Por qué eres negro ?, Encuadernación Rústica, 2018

- Moha Gerehou, Qué hace un negro como tú en un sitio como este, Península, 2021.

 

À voir :

- Miguel Ángel Rosales, Gurumbé, canciones de tu memoria negra, 2016, 75'

- Telemadrid, Eso no se pregunta : Negros, 2018, 40'

- Javier Fernández Vázquez, Anunciaron Tormenta, 2020, 88'

- Rubén H. Bermúdez, A todos nos gusta el plátano, 2021, 61’.

 

Diaporama

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail