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ENTRETIEN

Coronavirus: «La peur de l'épidémie va se démultiplier en cas de passage au stade 3»

En Australie, dans un supermarché de Sydney. La peur de l'épidémie de coronavirus a poussé les clients à acheter massivement du papier hygiénique.
En Australie, dans un supermarché de Sydney. La peur de l'épidémie de coronavirus a poussé les clients à acheter massivement du papier hygiénique. REUTERS/Jaimi Joy
12 mn

Selon un sondage OpinionWay pour France 2, 42% des Français se disent « assez inquiets » dont 10% « très inquiets » du coronavirus. Des rayons des supermarchés en produits de première nécessité ont été vidés par les clients inquiets de la progression de l'épidémie. La peur de la contamination peut-elle être plus contagieuse que l'épidémie elle-même ? Éléments de réponse avec Sylvain Delouvée, psychosociologue et maître de conférences à l'université de Rennes.

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RFI : La crainte d’une épidémie qui décime la population est-elle inhérente à l’être humain ?

Sylvain Delouvée : C’est essentiellement une construction sociale, la peur de l’épidémie n’est pas innée à l’être humain. Elle se construit dans les interactions et face aux différentes épidémies auxquelles on est confronté dans l’histoire. Et face à chaque fois à de nouvelles maladies qui apparaissent. Avec le coronavirus, comme avant avec le Sida ou encore bien avant avec la peste, on est dans un premier temps confronté à un objet que l’on ne connaît pas et que l’on ne maîtrise pas. Avant d’en apprendre plus sur cette maladie, on a besoin de savoir comment réagir. Donc on a besoin de se faire une représentation de cette maladie-là.

Cette représentation est-elle surtout basée sur les croyances de chacun ?

Exactement. Sauf que ce que l’on a en soi personnellement est souvent moins important que ce que l’on a en soi collectivement, à partir d’un groupe social auquel on appartient. C’est moins vous personnellement qui allez réagir face à cette épidémie que vous en tant qu’homme, que vous en tant que maître en sciences biologiques par exemple. Vos connaissances antérieures ne sont pas que des connaissances individuelles. Ce sont souvent des connaissances ou des pratiques qui sont liées à votre appartenance à des groupes sociaux déterminés.

L’information délivrée au public par les médias peut-elle être aussi un vecteur de la panique collective ?

C’est un cercle vicieux. À partir du moment où une telle épidémie est en train d’approcher, forcément les journalistes vont l’évoquer. À partir du moment où ils l’évoquent, ils la rendent plus accessible au grand public. À partir du moment où le grand public est plus au courant, il devient plus intéressé. Donc les journalistes travaillent plus sur le sujet et apprennent plus de choses. Je ne pense pas que les journalistes créent la panique. Comme les citoyens, les journalistes sont pris dans un mouvement d’ensemble face à une épidémie, et cherchent à se rassurer, c’est-à-dire à la comprendre. Pour se rassurer, monsieur ou madame Tout-le-monde va essayer d’aller chercher des informations à droite à gauche, les journalistes vont faire leur métier d’information. Selon le type de média, de manière plus ou moins objective, mais toujours quand même avec une méthodologie professionnelle du journaliste.

Quelle est la part de pensée magique dans le sentiment de peur face à l’épidémie ?

Il faut bien prendre conscience que ce n’est pas tant une peur collective qu’individuelle. Si j’ai peur pour moi ou mes proches d’attraper la maladie, je n’ai pas peur pour des inconnus. Je n’ai pas peur que toute la France attrape telle ou telle maladie, j’ai peur que ça me touche moi. Comme on a peur, on va développer toute une série de comportements qui relèvent de ce que l’on appelle la pensée magique ou de la pensée superstitieuse. La superstition, même si on n’y croit pas vraiment, on se dit que cela ne coûte pas grand-chose de suivre le comportement. Cette peur de la contagion est à la fois très ancienne et aussi très culturellement ancrée. Un psychologue américain, Paul Rozyn, qui travaille depuis plusieurs décennies sur la peur de la contagion, a fait une étude où il présente à des participants une bouteille d’eau dans laquelle il va plonger un cafard mort et stérilisé. Il plonge le cafard dans l’eau et demande aux gens de boire dans la bouteille. Pratiquement tout le monde refuse, car pratiquement tout le monde pense que ce cafard bien que stérilisé va donner un goût à l’eau ou la contaminer. Alors qu’en plongeant une fraise stérilisée dans l’eau, tout le monde va accepter de boire et va peut-être même penser que l’eau a un bon goût !

C’est encore la peur plus que la préoccupation sanitaire qui pousse chacun à respecter les consignes comme le fait de se laver les mains 20 fois par jour ?

Oui, et c’est même par perception de cette peur, ce n’est pas forcément que la menace soit réelle. Si vous habitez au fond de la Creuse par exemple, la menace est pour l’instant très très limitée. Mais c’est le risque subjectif, l’idée que l’on se fait de pouvoir être contaminé. Donc vous allez vous laver les mains en utilisant des solutions hydroalcooliques. J’ai travaillé il y a quelques semaines, avant l’épidémie, avec le CHU de Rennes sur l’utilisation des solutions hydroalcooliques chez les adolescents, car on avait remarqué qu’ils achetaient ce type de gel sur internet sans vraiment faire attention aux éléments qui constituaient les gels. Donc ils utilisaient des gels qui n’étaient pas adaptés, tout en croyant diminuer la diffusion des germes. On a fait toute une série d’entretiens avec des jeunes pour essayer de comprendre leur représentation, et ils expliquaient qu’ils préféraient en fait se laver les mains à l’eau et au savon, car ils avaient l’impression que de cette manière les germes disparaissaient dans l’eau qui s’évacue. Plutôt que d’utiliser une solution hydroalcoolique, parce qu’ils pensaient qu’une fois les germes tués, les germes restaient sur les mains. Et il leur semblait donc très bizarre de conserver plein de cadavres de germes sur les mains. Depuis, avec le coronavirus, on voit l’explosion des achats de gel, tout le monde a compris que cela peut avoir des effets bénéfiques sur la diffusion d’un certain nombre de maladies.

L’idée du passage au stade 3 de l’épidémie est comprise par beaucoup comme une aggravation, une mutation du virus, alors qu’il s’agit d’abord d’une plus grande circulation de ce dernier. La peur d’un éventuel passage au stade 3 contribue-t-elle à augmenter la peur collective ?

Je pense que tous les éléments de peur, de croyances qui se mettent en place autour du coronavirus, vont se démultiplier en cas de passage au stade 3. Parce que l’essentiel de la population n’a aucune connaissance en épidémiologie. Même si effectivement un bon nombre de journalistes et de médias en ce moment essayent d’expliquer ce que sont ces stades et à quoi ils correspondent. Au stade 3 il ne s’agit plus de contenir l’épidémie, mais de la traiter, car il y a tellement de foyers épidémiques développés que l’on ne peut plus les contenir. Donc, tous les moyens vont être dirigés vers les centres de secours et les hôpitaux. Or pour le grand public, on va être dans un cas où on lui explique que l’on passe à un stade 3 donc avec l’image, la représentation que ça doit être encore plus grave. Les mesures de protection mises en place comme d’abord l’interdiction des rassemblements de plus de 5 000 personnes, puis de 1000 personnes, font penser que c’est encore plus grave. Et au stade 3, on va dire que ce n’est pas grave, tout le monde peut se réunir et maintenant, on va mettre l’argent dans les hôpitaux. Là, on risque au contraire d’avoir une autre forme de panique collective qui va s’appuyer peut-être sur des croyances de type complotiste, en disant par exemple que le gouvernement est à la solde des lobbys pharmaceutiques et de la grande industrie, et que c’est pour ça que le gouvernement donne de l’argent pour créer un hypothétique vaccin. Ou ce sera peut-être aussi une défiance encore plus grande vis-à-vis des autorités publiques, des gens se demanderont à quoi joue ce gouvernement qui nous explique que la situation est encore plus grave pendant que sur le terrain on voit beaucoup moins de choses, etc., etc. Si le classement par stade est pertinent pour des épidémiologistes ou pour les pouvoirs publics, pour monsieur et madame Tout-le-monde je crains qu’il soit très incompris.

Sylvain Delouvée est le co-auteur de « Peurs collectives », avec Patrick Rateau et Michel-Louis Rouquette (éditions Érès)


Contrôle de la température corporelle avec un thermomètre infrarouge à l'entrée d'un bureau à New Delhi, en Inde.
Contrôle de la température corporelle avec un thermomètre infrarouge à l'entrée d'un bureau à New Delhi, en Inde. REUTERS/Adnan Abidi

► La peur du coronavirus peut-elle aggraver l’infection ?

Avec son équipe, Sophie Ugolini, directrice de recherche Inserm au Centre d'immunologie de Marseille-Luminy (Inserm/CNRS/Aix-Marseille Université), a démontré le lien entre le stress psychologique et la diminution des défenses immunitaires.

RFI : Vous avez démontré qu’en cas d’infection, le stress était biologiquement associé à une efficacité réduite du système immunitaire, qu’en est-il selon vous au sujet du coronavirus ?

Sophie Ugolini : Ce que nous avons démontré, dans un contexte d’infection virale modèle, c’est qu’effectivement la production d’hormones du stress peut influencer la réponse immunitaire antivirale en la rendant moins efficace pour éliminer le virus, et pourrait donc aggraver les symptômes d’une pathologie virale. Par rapport au coronavirus, il n’y a pas de raison de penser que c’est différent, mais pour l’instant il n’y a pas d’étude qui le montre. C’est peut-être en train d’être analysé ou ça le sera a posteriori. Ce n’est pas hyper facile à adresser, car il faudrait pouvoir objectiver le stress. Parce qu’il y a le stress qui va être traduit par ce que vont dire les personnes, et il y a le stress mesuré au niveau biologique et pour ça, il faudrait mesurer la production de ces hormones dans le sang. Ce qui présuppose un suivi biologique et une certaine infrastructure, il faut mettre les moyens. Et avoir un certain nombre d’individus pour avoir une analyse statistique assez puissante.

Les hormones du stress jouent-elles en fait sur la contamination ou sur le degré d’infection ?

Une fois que le virus est rentré dans l’organisme, il va se répliquer, se multiplier, et il va y avoir une réponse immunitaire qui va se mettre en place pour l’éliminer. Il s’agit de la capacité qu’a l’individu de se défendre contre le virus. C’est sur cela que peuvent jouer les hormones du stress et non pas sur la contamination en elle-même. Il y a des gens infectés, mais qui sont asymptomatiques. Ce qui veut dire que le virus est rentré mais qu’il a été jugulé. L’action du stress est de changer l’endroit où se place le curseur pour la sévérité de la maladie. Une personne infectée mais pas du tout stressée versus une personne infectée avec les mêmes inocula de virus et qui sécrète beaucoup d’hormones du stress, cette dernière personne sera plus susceptible de développer une forme grave du virus.

Cette réponse immunitaire antivirale moins efficace du fait du stress peut-elle en soi s’appliquer à tout le monde ?

Notre étude a été faite chez la souris. On a identifié le fait que certains récepteurs de l’hormone du stress, en particulier l’adrénaline, peuvent avoir un impact négatif sur la réponse immunitaire. À partir du moment où ces hormones sont produites, on peut supposer que cela va jouer sur l’immunité et donc peut-être réduire les défenses immunitaires. Chez certaines personnes très impactées psychologiquement par la peur d’être touché par cette infection, on peut imaginer que ça puisse jouer de manière négative sur leurs défenses. Je dis que c’est chez certaines personnes, car il faut que ces hormones soient produites d’une manière significative pour qu’elles agissent. Des personnes peuvent vivre avec cela de façon anodine sans être impactées. Alors que d’autres personnes beaucoup plus stressées seront plus susceptibles de produire ces hormones. L’impact en termes de stress psychologique et donc de production de ces hormones est très variable en fonction des individus.

L'épidémie de coronavirus s'étend toujours

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