Vaccin contre le Covid-19: BioNTech, récit d’une ascension

La compagnie allemande BioNTech a développé un vaccin contre le Covid-19 avec une technique innovante en un temps record.
La compagnie allemande BioNTech a développé un vaccin contre le Covid-19 avec une technique innovante en un temps record. © AP/Michael Probst
Texte par : RFI Suivre
6 mn

L’entreprise de biotechnologie allemande est à l’origine du premier vaccin autorisé en Amérique du Nord et au sein de l’Union européenne. Ce vaccin, développé très rapidement, avec le concours de Pfizer, affiche un taux de 95% d’efficacité selon une étude publiée dans la revue NEJM (New England Journal of Medicine) fondée sur l’essai clinique de phase 3. Comme celui mis au point par l’entreprise américaine Moderna, le sérum de BioNTech utilise une technologie jamais encore employée dans un vaccin commercialisé, à base d’ARN messager.

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À l’origine de BioNTech, il y a un couple d’origine turque, discret, mais déterminé ; un couple scientifique et un couple pour l’état civil.

Lui, s’appelle Ugur Sahin, il a 55 ans. Il arrive en Allemagne tout petit avec sa mère, pour rejoindre son père, ouvrier chez Ford, l’entreprise automobile. Très tôt, il se passionne pour la science. Il devient médecin et enseignant-chercheur en immunologie et oncologie.

Elle, s’appelle Özlem Türeci, elle est née en Allemagne, et baigne dans la médecine depuis toujours - son père est chirurgien. Elle suit des études médicales, et devient chercheuse elle aussi.

Amour de la science, amour tout court… ils se rencontrent à l’hôpital où ils travaillent ; ils fondent un foyer, et une première entreprise de biotechnologie en 2001, pour mettre au point des médicaments contre le cancer.

Chercher de nouveaux médicaments

« Les deux étant médecins chercheurs, ils n’étaient pas vraiment destinés à créer des entreprises. Mais ils étaient un peu frustrés par le fait d’avoir des patients très malades, qu’ils ne pouvaient pas soigner correctement selon leur point de vue, raconte Steve Pascolo, chercheur à l’hôpital universitaire de Zurich en Suisse, et qui a travaillé sur un projet de recherche avec Ugur Sahin, financé par BioNTech. Ils avaient des idées de nouveaux médicaments, de nouveaux anticorps, de nouvelles méthodes pour aider leurs patients. Ils sont allés voir des compagnies pharmaceutiques, mais elles n’étaient pas intéressées. Ils se sont rendu compte que la seule manière d’amener ces traitements nouveaux à leurs patients était de faire eux-mêmes tout le travail préclinique, clinique, et y compris de créer leur entreprise. Ce sont des personnes qui sont passionnées par la science, mais qui agissent pour les patients. »

Leur première biotech produit des anticorps monoclonaux contre le cancer. Elle est vendue en 2016 (à plus d’un milliard d’euros).

La technologie de l’ARN messager

Cependant, c’est une nouvelle approche, fondée sur ce qu’on appelle l’ARN messager, qui occupe depuis longtemps l’esprit du couple. Le principe est de donner des instructions à l’organisme pour qu’il fabrique lui-même une protéine particulière, thérapeutique par exemple ; cela se fait par l’administration d’un brin d’ARN (acide ribonucléique) codant pour cette protéine. Dans les années 1990, et jusqu’au milieu des années 2000, l’approche suscite le scepticisme, notamment car l’ARN pose des problèmes épineux.

« Nous avons été alors ignorés, voire méprisés par la communauté scientifique et médicale, qui pensait qu’on ne pouvait pas faire des vaccins avec l’ARN messager, car cette molécule est trop éphémère pour être considérée à l’époque comme un vecteur de vaccination (elle se dégrade très vite dans l’organisme ndlr) », explique Steve Pascolo, qui a mené des recherches dès 1998 sur des vaccins thérapeutiques contre le cancer à base d’ARN messager, à l’université de Tübingen en Allemagne, puis à partir de 2000 au sein de CureVac, biotech allemande qu’il a cofondée (il l’a quittée quelques années plus tard). « Mais nous, nous savions que cela pouvait marcher et qu’il fallait continuer les recherches. Cette science a été développée surtout grâce aux investisseurs privés. Ils ont eu plus de nez que le monde académique ».

Personne en science ne fait une découverte complètement seul

Mais passer du principe à une éventuelle application médicale demande du temps, et l’issue est longtemps restée incertaine.

Au fur et à mesure des années, des progrès, petits ou grands, sont faits par des chercheurs, du secteur académique ou de laboratoires privés. L’approche se mue en technologie.

L’entreprise de biotechnologie BioNTech, qu’Ugur Sahin et Özlem Türeci créent en 2008, va contribuer à l’affiner, pour élaborer et tester des vaccins individualisés contre le cancer (ils sont encore en phase d’essais cliniques).

« Personne en science ne fait une découverte complètement seul, ou ne met seul au point une technologie. Cela se fait par étapes », rappelle le professeur Jean-Daniel Lelièvre, spécialiste de la vaccination et chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Henri Mondor à Créteil, en région parisienne. « Évidemment, celui qui arrive en fin de chaîne bénéficie de toutes les étapes précédentes. Mais BioNTech travaille depuis longtemps sur cette technologie, ils ont fait des améliorations sur les approches vaccinales avec les ARN messagers ».

Les travaux de BioNTech vont avoir une application quelque peu inattendue.

Du cancer au nouveau coronavirus

Lorsque le nouveau coronavirus est identifié il y a un an, Ugur Sahin prend très vite la mesure du danger que représente le virus. Une partie des activités de l’entreprise de 1 500 salariés sont réorientées pour mettre au point un vaccin à base d’ARN messager.

En l’espèce, le principe est d’injecter par voie intramusculaire un fragment d’ARN du coronavirus. Les cellules reçoivent ainsi un mode d’emploi pour fabriquer elles-mêmes une protéine du virus. Le système immunitaire se met alors en action, et les défenses seront là en cas d’infection.

Grâce à ses recherches sur le cancer, BioNTech maîtrise la technologie de l’ARN messager – une technologie rapide à mettre en œuvre. Elle signe par ailleurs un accord avec le géant pharmaceutique Pfizer. Résultat : en moins d’un an, un vaccin, avec un nouveau concept, arrive sur le marché.

Désormais, BioNTech vaut plusieurs milliards d'euros en bourse. L’entreprise, jusqu’alors inconnue du grand public, est passée de l’ombre à la lumière.

Mais si le vaccin contre le coronavirus tient ses promesses, il pourrait être le premier grand succès de la technologie par ARN messager, vers laquelle se sont tournés de nombreux scientifiques depuis dix ans ; certains voient en elle la prochaine révolution médicale, qui pourrait permettre de soigner ou prévenir de nombreuses maladies.

►À écouter aussi : Revue de presse française - Covid-19, une maladie aux origines toujours mystérieuses

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