La catastrophe ou la vie, le philosophe Jean-Pierre Dupuy pense la pandémie

La catastrophe ou la vie, pensées par temps de pandémie
La catastrophe ou la vie, pensées par temps de pandémie © Seuil

Prévisions, anticipations, mesures et avertissements, la pandémie (catastrophe annoncée) a fait beaucoup parler. Parfois à tort et à travers. Jean-Pierre Dupuy, philosophe et penseur de la catastrophe depuis plusieurs dizaines d’années, avoue un certain effarement devant les contre-vérités et non-sens de certains philosophes. Pour les contrer, il propose un Journal de la pensée (éditions du Seuil) lucide et enthousiaste qui va bien plus loin que la simple mise au point.

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Faire face à la pandémie a été et demeure un bouleversement pour le mode de vie de chacun. Visualiser le décompte des décès à l’échelle internationale, songer au possible trépas des proches autour de soi, comme au sien, représentent des exercices psychologiques, philosophiques inédits dans l’histoire d’une vie, d’une nation, d’une planète. Chacun se révèle outillé à sa façon pour y faire face. L’aide de penseurs dans ces moments-là devient vitale. Jean-Pierre Dupuy, philosophe et mathématicien, fait partie de ceux sur lesquels on peut compter et qu’on se doit d’écouter. Il reste le premier à avoir pensé, théorisé et simulé les catastrophes pour mieux les éviter. La pandémie de Coronavirus, catastrophe sanitaire à l’échelle mondiale, a bouleversé sa vie personnelle tout comme son regard sur certaines analyses truffées de contre-vérités de collègues philosophes. Il les a relevées dans un lumineux livre intitulé : La catastrophe ou la vie, pensées par temps de pandémie (Seuil). Cet ouvrage construit comme un journal personnel durant les premiers mois de la pandémie fait le point sur les errements intellectuels qu’il a relevés dans les débats en France et dans le monde. 

Il explique pour RFI : « Un sophisme c’est un faux raisonnement. Dire que le Covid-19 est une grippette : c’est complètement faux. Prétendre que les mesures de prévention face à la pandémie, c’est un sacrifice énorme, qu’on en fait trop, c’est une erreur logique inimaginable ! » Dans ce livre, chaque auteur est remis à sa place par Jean-Pierre Dupuy qui n’est pas de ceux que la colère empêche de penser juste. Il ne peut vraiment pas laisser passer certains raisonnements : « Giorgio Agamben (philosophe italien) dit que le confinement c’est le sommet de la barbarie, non mais quand même ! Cela me laisse sans voix presque, ceci. » souligne-t-il choqué. (Le philosophe Jean-Luc Nancy partage son désaccord avec les théories d’Agamben). Jean-Pierre Dupuy fait une mise au point avec André Comte-Sponville également, tout comme d’autres.

« Quelque chose juste devant leurs yeux mais ils maintiennent que ça n’existe pas  »

« Je ne suis pas plus intelligent qu’eux, mais je me demande pourquoi des gens intelligents peuvent raisonner ainsi ? Quand on est un intellectuel de gauche et qu’on a exactement les mêmes arguments qu’un suprémaciste américain, on devrait se demander un peu…? S’interroger, non ? » Sa pensée vacille face aux erreurs : « Un raisonnement faux malgré soi s’appelle un paralogisme, j’aurais pu dire cela dans mon livre, mais j’aurais perdu des lecteurs... » Jean-Pierre Dupuy cite le Dr Fauci, conseiller à la Maison Blanche en matière de pandémie, lui-même « abasourdi » par le fait que « des gens ont quelque chose juste devant leurs yeux mais maintiennent que ça n’existe pas ? » Il partage cette stupeur : « Je m’en fiche de savoir s’ils le font exprès, ce n’est pas mon problème, c’est l’influence de ces raisonnements qui m'importe. » Il décrit sa colère : « de voir des intellectuels que j’estime, et que pour certains j’admire, se comporter de façon politiquement irresponsable. » Jean-Pierre Dupuy est apaisé quand il parle et sincère, fidèle à la science et la philosophie qui l’ont construit depuis des dizaines d’années. « Le règlement de compte entre intellectuels n’est pas forcément ce qui me motive, tout cela c’est la surface des choses. Les questions autour de la mort me passionnent et si ces gens déraisonnent c’est sans doute parce qu’ils ont particulièrement peur de la mort. »

La catastrophe ou la vie
La catastrophe ou la vie © Seuil

« Je sais que je dois mourir mais je ne le crois pas » 

Car le sujet premier du livre de Jean-Pierre Dupuy c’est la mort. La pandémie nous a mis face à nos responsabilités (vis-à-vis de nous-mêmes et des autres) et à nos vulnérabilités, voire nos peurs. La mort, devenant un sujet de conversation de tous les jours, a semé un trouble psychologique chez chacun, mais à chaque fois on la mentionne sans vraiment trop y croire. Comme si elle était tenue à distance, ailleurs... Pourquoi ? Jean-Pierre Dupuy l’explique en citant un raisonnement de Jacques Madaule : « Je sais que je dois mourir mais je ne le crois pas ». Ainsi, paradoxalement dans le cas de la mort, « la croyance résiste au savoir, au lieu d’en être sa conséquence passive », explique-t-il. Il parle même d'un : « scandale pour la philosophie. Celle-ci a généralement tenu le savoir pour logiquement supérieur à la croyance. »  

« J’appelle “métaphysique” toute question que la science est impuissante à élucider mais à laquelle nous ne pouvons pas ne pas apporter de réponse si nous ne voulons pas vivre comme des bêtes. » Jean-Pierre Dupuy en philosophe, mathématicien et aussi homme de son époque se fixe donc un enjeu de taille : penser la menace de cette pandémie pour éviter de vivre comme des bêtes. Si le Covid-19 connaît des variants, Jean-Pierre Dupuy représente quant à lui un vaccin contre cet invariant humain qu'est la bêtise.

Pensées par temps de pandémie
Pensées par temps de pandémie © Seuil

« Des questions vertigineuses que nous préférons habituellement mettre de côté »

Il s’est plongé à cet effet dans une lecture fondamentale : « Relire dans cette période où beaucoup de gens craignaient de mourir le terrifiant livre de Vladimir Jankélévitch intitulé tout simplement La Mort m’a définitivement guéri de cette forme de philosophie qui, en guise d’analyse rigoureuse et impitoyable, a seulement à offrir des consolations et des leçons de sagesse. Je conçois la philosophie, ainsi que la religion, comme étant précisément le contraire. Elles nous obligent à nous poser des questions vertigineuses que nous préférons habituellement mettre de côté en nous promettant, dans le meilleur des cas, d’y revenir – car, ces questions, elles nous habitaient lorsque nous étions enfants – quand le moment sera venu. »

« Une plongée confiante dans l’espérance, qui peut se révéler une plongée dans l’abîme »

Parfois abrupt, bien souvent généreux et pédagogue, Jean-Pierre Dupuy dans son livre offre une respiration intellectuelle. Le fond de sa pensée apporte un sérieux volume d’oxygène prouvant que son auteur est bien ancré dans son temps scientifique. Ainsi, en regardant la mort « en face », il éclaire, avec une pirouette dont il a le secret, ce qui constitue la vie et le fonctionnement des découvertes scientifiques en générale : « Un visionnaire influent, Kevin Kelly, a eu ce mot, qui résume l’affaire admirablement : “ Il nous a fallu longtemps pour comprendre que la puissance d’une technique était proportionnelle à son incontrôlabilité [out-of-controlness] intrinsèque, à sa capacité à nous surprendre en engendrant du radicalement nouveau. En vérité, si nous n’éprouvons pas de l’inquiétude devant une technique, c’est qu’elle n’est pas assez révolutionnaire. ” » C’est la gageure et la prouesse de son livre qui démontre que : si on ne comprend pas que la vie est baignée dans la complexité, on ne peut penser la mort. « Il semble qu’il ne puisse y avoir de système qu’enroulé autour d’une singularité qui lui échappe, comme un cyclone autour de son œil (...) que l’on ne peut rejoindre que par un saut quantique, une plongée confiante dans l’espérance, qui peut se révéler une plongée dans l’abîme. » Cette gifle intellectuelle envoyée à la morgue déraisonnée des penseurs qui l’agacent fonctionne aussi comme un précieux conseil de vie.

« J’y pensais comme une catastrophe possible, maintenant j’étais en pleine catastrophe »

Le monologue amoureux de Paul joué par Michel Piccoli dans Le Mépris de Jean-Luc Godard, va comme un gant à cet éternel prophète de la catastrophe qu’est Jean-Pierre Dupuy : « J’avais souvent pensé depuis quelque temps que Camille pouvait me quitter, j’y pensais comme une catastrophe possible, maintenant j’étais en pleine catastrophe. » Le philosophe lucide et calme, n’aurait pu dire mieux que Camille, Brigitte Bardot, : « J’ai remarqué que plus on est envahi par le doute, plus on s’attache à une fausse lucidité d’esprit, avec l’espoir d’éclaircir par le raisonnement ce que le sentiment a rendu trouble et obscur. »

Pour un catastrophisme éclairé
Pour un catastrophisme éclairé © Seuil

Jean-Pierre Dupuy polytechnicien et ingénieur des mines, imprégné par les travaux d’Ivan Illich, René Girard, John Rawls, Günther Anders… est professeur à Stanford et l’auteur d’une œuvre à découvrir :

Le Sacrifice et l'Envie. Le libéralisme aux prises avec la justice sociale, Paris, Calmann-Lévy, 1992.

Pour un catastrophisme éclairé : Quand l'impossible est certain, Seuil, 2002.

Avions-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre, Bayard, 2002 

Retour de Tchernobyl. Journal d'un homme en colère, Seuil, 2006

Dans l'œil du cyclone, Carnets nord, 2009

La Marque du sacré : essai sur une dénégation, Carnets nord, 2009

L'Avenir de l'économie : sortir de l'écomystification, Flammarion, 2012

La jalousie : Une géométrie du désir, Seuil, 2016

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