Vaccination: une défiance vieille de 200 ans

Des manifestants contre la politique vaccinale en France face au Covid-19. Paris, le 24 juillet 2021.
Des manifestants contre la politique vaccinale en France face au Covid-19. Paris, le 24 juillet 2021. REUTERS - BENOIT TESSIER

Ce samedi 24 juillet, plus de 160 000 personnes, opposées aux vaccins ou au passe sanitaire, ont défilé partout en France. Mais loin de former un mouvement homogène, ceux que l'on qualifie souvent trop vite d'« antivax » ne constituent pas un phénomène récent. Retour sur l'histoire d'une défiance.

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Sur le réseau social Facebook, des internautes entourent leur photo de profil d’une banderole proclamant « Pas de "pass", pas de vaccin, je reste libre ». Depuis le début de la campagne de vaccination contre le Covid-19, des appels à la méfiance, voire au boycott, fleurissent sur les réseaux sociaux et dans la bouche de certains scientifiques. Mais s’ils sont particulièrement visibles en ce moment, leur existence est loin d’être nouvelle.

« Les premières résistances à la vaccination datent de l’invention de la vaccination elle-même, explique Patrick Zylberman, professeur émérite d’histoire de la santé à l’EHESP. Les premiers motifs d’opposition ne sont pas médicaux, mais théologiques. » La première vaccination n’a, en effet, rien de très scientifique : en mai 1796, un médecin de campagne anglais, Edward Jenner, découvre qu’on peut se prémunir de la variole en inoculant une maladie apparentée mais bénigne, la « vaccine des vaches ». Le procédé est alors rudimentaire : Jenner prélève le pus des animaux infectés et l’étale dans l’incision qu’il pratique sur la personne à immuniser.

La vaccination, geste « artificiel » qui pervertit « l’ordre de la nature»

Si la méthode se montre efficace, elle soulève rapidement une levée de boucliers. Pour certains religieux, se prémunir ainsi d’une maladie revient à bafouer la Providence divine, et à se placer au-dessus de Dieu. Pour d’autres, le mélange de fluides entre animaux et humains contredit l’équilibre du corps et le fragilise. Pire, c’est un geste artificiel, immoral, qui pervertit « l’ordre de la nature ».

 « Cette typologie d’arguments se retrouve jusqu’à nos jours, analyse Françoise Salvadori, professeure d’immunologie à l’Université de Bourgogne et co-auteure avec Paul-Henri Vignaud de l’ouvrage Antivax, la résistance au vaccin du XVIIIe siècle à nos jours. Aucune des grandes religions ne porte une opposition aux vaccins, mais des courants minoritaires en leur sein continuent de les interdire. »

À l’été 2019, le risque d’épidémie de rougeole est tel à New York que le maire de la ville, Bill de Blasio, rétablit l’obligation vaccinale pour forcer les communautés juives orthodoxes à vacciner leurs enfants contre cette maladie extrêmement contagieuse. En juin 2021, des vaccinateurs anti-polio sont assassinés en Afghanistan par des hommes armés. Aux Pays-Bas, des fondamentalistes protestants refusent d’injecter une maladie dans un corps sain. Un argumentaire également manié par le mouvement New Age ou prônant une médecine naturelle.

Pourquoi se soigner sans être malade ?

En effet, pourquoi se soigner si on n'est pas malade ? « Avec la vaccination, l’appréhension du risque est souvent biaisée, affirme Françoise Salvadori. Il est contre-intuitif de se soigner contre une maladie qu’on n’a pas. Mais ce rejet repose sur une mauvaise compréhension de la prévention : on minimise le risque d’attraper la maladie dans un futur lointain, et on exagère celui d’avoir des effets secondaires indésirables dans un futur proche. La vaccination est en plus un mécanisme de prévention collectif, au-delà du seul individu, ce qui complique encore la chose. »

Mais ces courants, s’ils sont constants, restent minoritaires. Ils prennent plus d’ampleur lorsque la vaccination est rendue obligatoire. Le rejet a alors un sens plus large, et directement politique. C'est le cas ces dernières semaines en France, où des manifestants défilent après l’instauration du passe sanitaire par Emmanuel Macron, qui conditionne l’accès à certains lieux publics à une vaccination ou à la présentation d’un test négatif au Covid-19.

Manifestations massives en Angleterre

Au XIXe siècle, l’Angleterre, l’un des premiers pays à rendre la vaccination contre la variole obligatoire, a, elle aussi, été confrontée à des manifestations d’ampleur. Cent mille personnes se rassemblent ainsi à Leicester en 1885 pour exiger l’abrogation de la loi. « Les Anglais manifestaient au nom de leurs libertés individuelles, au nom de l’habeas corpus, expose Anne-Marie Moulin, philosophe et médecin au CNRS. La résistance est telle que l’Angleterre finit par lever l’obligation en 1904. Elle ne l’a jamais rétablie depuis. Ce type d’opposition, plus lié à l’obligation qu’au vaccin, relève à mon sens davantage de la philosophie politique que de la science. Mais les motifs de refus de la vaccination sont toujours complexes et multiples. »

Le rejet s’alimente ainsi d’une perte de confiance dans les institutions politiques et sanitaires, mais les peurs fluctuent selon les pays, au fur et à mesure des crises sanitaires réelles ou fantasmées.

Dans la ville allemande de Lübeck, en 1930, 70 enfants meurent après avoir été vaccinés contre la tuberculose. Le scandale est terrible, les causes, confuses : on soupçonne un défaut de conservation, car le vaccin BCG est utilisé partout ailleurs sans dommage.

Étude mensongère

Mais si cet évènement est réel, de nombreuses peurs autour de la vaccination n’ont pas de fondement scientifique. En France, l’aluminium utilisé comme adjuvant dans le vaccin contre l’hépatite B a longtemps été soupçonné de donner la sclérose en plaque, bien qu’aucune étude n’en ait jamais prouvé la toxicité.

En Angleterre, c’est une étude parue dans The Lancet en 1998 qui déclare que le vaccin ROR, contre la rougeole, les oreillons et la rubéole, rend autiste. Après avoir fait polémique, il est apparu que son auteur, le chirurgien Andrew Wakefield, avait sciemment modifié les chiffres et les dossiers médicaux de ses patients. Mensongère, l’étude a été retirée, mais la rumeur persiste.

Pasteur, « chimiste financier »

Des voix discordantes se sont ainsi toujours fait entendre dans les rangs mêmes des scientifiques. Dès l’époque de Louis Pasteur, à la fin du XIXe siècle, certains de ses confrères s’opposent frontalement au vaccin contre la rage. Pasteur est taxé de charlatanisme et d’escroquerie : on le soupçonne de créer les maladies lui-même, afin de mieux vendre ses vaccins. Le journaliste Henri Rochefort le présente ainsi comme un « chimiste financier ». Un soupçon qui fait écho à la méfiance contre « Big Pharma », une théorie du complot selon laquelle les laboratoires pharmaceutiques s’organiseraient entre eux à des fins financières et en dépit du bien commun.

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« Il est clair que la vaccination a des enjeux financiers réels, nuance Françoise Salvadori. Mais il faut rappeler que pour le moment, les vaccins correspondent à 20% en moyenne des bénéfices réalisés par l’industrie pharmaceutique. Et si la France a connu plusieurs scandales sanitaires d’ampleur, comme l’affaire du sang contaminé ou le Mediator, aucun d’entre eux ne portait sur un vaccin, qui reste le médicament le plus contrôlé et le plus surveillé. »

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