One Ocean Summit

Quand les citoyens deviennent chercheurs de planctons

Un plaisancier et ses deux garçons effectuent un prélèvement de plancton en Bretagne.
Un plaisancier et ses deux garçons effectuent un prélèvement de plancton en Bretagne. © Pierre-Francois Watras/Internep

Partager les connaissances scientifiques avec le public et l'amener à être un acteur de la recherche, c'est assurer pour partie la préservation de leur environnement et, chez les plus jeunes, instiller le désir d'en prendre soin. Tel est le constat unanime dressé par une dizaine de scientifiques impliqués dans des projets de sciences participatives. A l'Oceanopolis de Brest, à l'occasion du One Ocean Summit, ils ont raconté leur expérience de passeurs de savoir. Exemples choisis.

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De notre envoyé spécial à Brest,

L'archipel féerique des îles Marquises (Polynésie française) se noie au milieu du Pacifique, à équidistance entre l'Australie et l'Equateur. « C'est le plus isolé au monde », explique Frédérique Chlous, qui le connaît bien. Pourtant, même là vivent des femmes et des hommes, « ils sont 9000 répartis en six îlots sur 26 villages ». Un espace vierge des stigmates de la civilisation,  préservé des dommages de la consommation outrancière ? Non, répond l'anthropologue et professeure au Muséum d'histoire naturelle (MNHM) à Paris, la modernité les a rattrapés. « Il y a différents types de menaces aux Marquises. Elles peuvent venir de l'extérieur, comme la surexploitation de bateaux-usines, notamment chinois, car il y a beaucoup de thons de grande qualité. Mais aussi de l'intérieur, et ça, ce sont les Marquisiens eux-mêmes qui le constatent et l'expriment. Auparavant, ils prenaient juste le nécessaire pour manger, lorsqu'il n'y avait pas de moyen de réfrigération. Aujourd'hui, ils ont tendance à pêcher davantage parce qu'ils ont besoin de finance pour acheter de l'essence, pour payer l'école de leurs enfants, les internats. Ils sentent donc cette exploitation des ressources qui augmente et sont inquiets. » S'il n'existe pas d'évaluation officielle des stocks, la population marquisienne a rapporté, dans une enquête de 2016, la diminution de l’abondance et de la taille des langoustes, chitons, crabes et algues, « même dans les plus petites vallées ».

Or, lorsque qu'un poisson disparaît, c'est tout un pan de la culture qui s'évanouit avec lui. La surexploitation des réserves, fossoyeuse de biodiversité et des ressources alimentaires, efface ainsi les traditions ancestrales. « Les recettes de cuisine, les savoirs médicinaux, les contes et les chants autour de l'espèce, des mots même en langue marquisienne pour chaque espèce. Il y avait donc vraiment un enjeu fort de sauvegarde de ce territoire maritime. »

Le gouvernement polynésien poursuit depuis 2012 deux ambitions pour les Marquises : l’inscription de l’archipel sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco et la création d'une aire marine protégée, qui serait l'une des plus vastes au monde (430 000 km2). Un véritable serpent de mer puisque dix ans plus tard, aucune des deux n'a été réalisée. Mais c'est dans cette optique que s'inscrit le projet culturel Palimma évoqué par Frédéric Chlous : entre 2013 et 2015, les équipes se sont penchées sur la vision que la population marquisienne a des enjeux de protection du patrimoine culturel lié au littoral et à la mer.

« On s'est déplacé de vallées en vallées et, à partir de cartes, on leur a demandé de situer l'ensemble des endroits où il y avait un lien avec la mer. » Près de 1200 éléments patrimoniaux relatifs à la mer ont été relevés, et 600 personnes ont participé au projet Palimma. « Les Marquisiens, peuple de l'océan, se sont progressivement réappropriés une culture maritime qui tendait à disparaître. Lors d'un festival annuel, on a alors pu voir à nouveau des danses, des contes liés à la mer. »

Ce travail anthropologique aux Marquises est un exemple d'appropriation des connaissances par les populations. « Le chercheur construit des connaissances pour la science certes, mais au service aussi des populations et au service de la prise de décisions », poursuit Frédérique Chlous.

En outre, c'est grâce à Palimma que sont nées les aires marines éducatives. « Après avoir vu des scientifiques à l'oeuvre sur l'île de Tahuata pour étudier la mise en place de l'aire protégée, les enfants de l'école primaire du village se sont dit : "mais nous aussi, on veut gérer, on veut interdire à nos parents de pouvoir pêcher ici, de mettre des poubelles là". Pour la première fois au monde, des enfants se sont saisis de la question de leur environnement et ont pu gérer un espace maritime, pris conscience des enjeux et ont expérimenté. Ce n'est pas rien ! » Ce dispositif d'aires marines éducatives permet aujourd'hui au jeune public de gérer de manière participative et écologique une zone maritime littorale de petite taille pour mieux connaitre son environnement. Depuis, 261 projets d'aires marines éducatives sont apparus en France métropolitaine et en outre-mer, sous la responsabilité de l'Office français de la biodiversité.

Des thons pendent à Nuku Hiva, aux îles Marquises.
Des thons pendent à Nuku Hiva, aux îles Marquises. Getty Images - Jake Wyman

Des citoyens à la croisée des sciences

Retour en Bretagne. Si vous voyez un jour des plagistes en bottes le nez courbé vers le sol, ce sont peut-être des volontaires de Plage vivante à la recherche de... laisses de mer. Un drôle de nom pour quelque chose de terriblement banal : ce sont ces algues échouées en décomposition sur les grèves. Qui rebutent parfois pour leur odeur et les mouches qui tournent autour. Et pourtant, elles aussi ne sont pas là par hasard, explique Isabelle Viol, du Muséum d'Histoire naturelle, qui chapeaute l'action : « elles se décomposent par plein de micro-organismes qui vont entrer dans la chaîne alimentaire en servant d'alimentation aux oiseaux, aux poissons et fournir des éléments nutritifs, qui finissent par revenir dans la mer. » Des algues qui servent également de lieu de nidification. Tout cela permet donc à des espèces animales de maintenir leur présence.

Plage vivante est un programme de recherche qui croise deux disciplines : l'écologie et les sciences humaines et sociales. Le premier pôle a pour objectif de comprendre comment le changement climatique et les impacts causés par l'homme (ramassage mécanique des algues, pollution) affectent ou modifient cet écosystème marin ; le deuxième pôle a pour but d'étudier comment les participants, petits ou grands, s'approprient le littoral. Autrement dit, c'est d'une pierre trois coups : acquisition de connaissances scientifiques grâce à la participation active d'éco-citoyens qui en découvrant peu à peu le fonctionnement de cet écosystème, vont comprendre l'utilité et l'intérêt de le protéger, quand, l'été d'avant, ils avaient balancé un coup de pied nonchalant dans un tas d'algues mortes.

Désormais armés d'un quadrat [cadre], les apprentis savants vont encadrer les algues sur un mètre carré et les étudier patiemment à l'aide de fiches techniques. Concrètement, il s'agit, de façon ludique, de réaliser un véritable protocole scientifique, baptisé Alamer adaptés, les débutants devenant ensuite experts. Les nombreuses données récoltées aideront les scientifiques à comprendre les changements globaux à l'oeuvre sur les plages. Le programme, lancé en 2019, a déjà essaimé sur l'ensemble du littoral français avec des centaines d'opérations.

Partager les savoirs-faire pour mieux connaître le bien commun

La science participative ne date pas d'hier. Depuis 1967 par exemple, la campagne de comptage des oiseaux Wetlands international recense désormais 180 pays et des dizaines de milliers d'observateurs volontaires. Mais la numérisation, les progrès technologiques, le développement de la recherche, des communications sociales et, plus récemment, l'importance de partager le fardeau de la lutte contre le changement climatique ont largement favorisé son éclosion.

Objectif Plancton est un modèle du genre. Il se déroule, là encore, en Bretagne. Cette fois, ce n'est pas sur la plage mais sur des bateaux que les chercheurs amateurs vont faire des prélèvements de plancton. Pour prélever ces échantillons, « le plaisancier reçoit des coordonnées GPS en rade de Brest, Lorient ou Concarneau, il doit s'y rendre à 12h17, fait les prélèvements avec les paramètres physico-chimiques et il ramène le tout à quai. Là, les scientifiques traitent les échantillons pour les analyser en laboratoires », explique Céline Liret, directrice scientifique d'Oceanopolis et responsable du programme.

À l'origine, le projet est uniquement à visée pédagogique : « montrer au public ce que contient une goutte d'eau : de la vie, du plancton, animal et végétal, lequel représente 95% de la biomasse marine ». Puis les biologistes, intéressés de multiplier les points de prélèvements, ont sollicité les propriétaires de bateaux. Depuis 2014, « on a pu mesurer des changements, des variations, dans cette communauté planctonique dans les différents sites. Nos données ne sont pas encore suffisantes pour déterminer les facteurs : sont-ils anthropiques ? Ou bien est-ce qu'on voit les effets du changement climatique dans les rades, les baies ? Il faut encore quelques années. En tout cas, l'implication des plaisanciers est passionnée. Cette communauté a appris, devient experte ».

Citons enfin le jeu Espion des Grands fonds, animé par l'Ifremer. Engagé par l'État français pour explorer les abysses, cet institut de recherche basé à Brest ramène de ses campagnes des milliers d'heures de vidéo des fonds obscurs, où la vie grouille dans notre ignorance quasi-totale.

« Pour comprendre le monde, pour accompagner l'ensemble des concitoyens dans ces transformations environnementales, sociétales, économiques que nous sommes en train de vivre, c'est important d'avoir les clés. Aujourd'hui, la perception de l'infiniment petit, de l'invisible, du plancton, des algues qui n'était pas très glamour pour le public à qui on préférait parler d'ours polaires ou de grands cétacés, a changé. Il y a une prise de conscience de cette biodiversité moins visible, inconnue mais qui permet aussi d'expliquer les écosystèmes, et c'est fondamental », explique Agnès Parent, directrice d'un réseau de musées à vocation scientifique.

Les sciences participatives font ainsi office de barges de passage entre l'ignorance et la connaissance. « Ceux qui s'impliquent dans ces programmes de sciences participatives, ce sont ensuite des ambassadeurs : ils vont aller parler dans leurs familles, auprès de leurs amis, de ce qu'ils font. La connaissance acquise va être partagée, et ça s'est vraiment extrêmement positif », se réjouit Céline Liret. Demain, tous scientifiques pour la préservation du bien commun ?

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