Ils ont choisi la francophonie: portraits de journalistes des rédactions en langues étrangères de RFI

SEMAINE DE LA LANGUE FRANÇAISE ET DE LA FRANCOPHONIE
SEMAINE DE LA LANGUE FRANÇAISE ET DE LA FRANCOPHONIE © DR

Ils sont journalistes dans les services des langues étrangères de RFI. Ils sont anglais, chinois, mexicain, roumain ou encore iranien. Originaires des pays dont la langue officielle n’est pas le français, ils ont fait le choix de vivre et travailler en France. Ils pratiquent la langue de Molière dans leur lieu de travail et dans la vie quotidienne. Francophones par la force des choses, ils racontent les circonstances de leurs rencontres avec la langue française. Pour les uns, ces rencontres ont été favorisées par une culture familiale francophile, par les circonstances de l’exil (choisi ou imposé) pour les autres. Leurs parcours dans la francophonie ne s’inscrivent pas dans les schémas habituels d’apprentissage du français par les francophones de souche, mais ils n’en sont pas moins passionnants pour autant. Portraits.

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Nina Wang, journaliste généraliste à la rédaction chinoise

« Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera. » Nina Wang a carrément fait une dépression nerveuse quand un spécialiste de Napoléon lui a confirmé que cette phrase n’était peut-être pas de l’Empereur. Elle a été déçue car cette prophétie par un homme d’État français annonçant la montée inéluctable de son pays était en quelque sorte à l’origine de son engouement pour la France. « Selon ce spécialiste, au départ c’était une phrase prononcée dans des réunions diplomatiques anglaises, avant qu’elle ne soit attribuée à Napoléon, sans doute pour le faire mal voir par l’opinion publique européenne », soutient la journaliste, qui est plongée en ce moment dans une montagne de documentation sur le bicentenaire de la mort de Napoléon. Elle est chargée de réaliser des vidéos sur le sujet pour son public sinophone.

Nina Wang est la plus récente recrue du service chinois de RFI. La plus jeune aussi de l’équipe. Diplômée de l’École supérieure de journalisme de Lille, elle a rejoint en 2017 le site d’Issy-les-Moulineaux de la radio mondiale. « Je ne sais pas comment ou quand est né exactement mon intérêt pour la France et la langue française, confie-t-elle, mais je me souviens d’avoir entendu la citation de Napoléon dans les cours d’histoire, à l’école. Cela m’avait donné envie de mieux connaître l’histoire française, la Révolution française, l’histoire de la Commune, des événements qui ont inspiré les pères fondateurs de la Chine moderne. »

Nina est née dans une famille de lettrés, avec une mère prof d’anglais dans la banlieue de Pékin. Malgré son long engouement pour la France et le français, l’aspirante journaliste a eu beaucoup de mal à venir faire des études supérieures dans l'Hexagone. « Tout d’abord, parce qu’en Chine, on ne peut pas choisir la langue étrangère qu’on veut étudier, explique-t-elle. En tant que fille, j’avais le choix entre le coréen et le russe, poursuit-elle. J’ai choisi, plus ou moins contrainte et forcée, le coréen, mais paradoxalement c’est pendant mon séjour linguistique en Corée du Sud que j’ai eu la possibilité d’apprendre pour la première fois le français, de manière méthodique. Cela s’est fait grâce à la complicité d’un professeur de français à l’université, avec qui j’ai sympathisé et qui m’a permise d’assister à ses cours, alors que j’étais inscrite en langue coréenne. »

Finalement, c’est par le biais de ses études de journalisme commencées en Chine que Nina a réussi à venir en France en 2013 pour suivre une formation de journaliste. « J’ai eu l’impression de changer de planète, se souvient-elle. J’étais époustouflée par la liberté d’aller et venir où je veux, la facilité pour faire des micro-trottoirs, chose impossible en Chine où l’enseignement du journalisme est extrêmement théorique. Beaucoup trop théorique quand on a vu comment ça se passe ailleurs ! »

Le choc de se retrouver dans un pays libre n’était pas la seule difficulté qu’a rencontrée la journaliste balbutiante en débarquant en France. « Les premières années, se souvient Nina Wang, j’ai eu beaucoup de mal à comprendre et à m’exprimer de manière compréhensible en français. Je n’avais tout simplement pas le niveau. Il a fallu donc bosser dur, très dur. C’est ce que j’ai fait, j’ai relevé le défi, sans pouvoir affirmer encore aujourd’hui que je maîtrise parfaitement le français. »

Peut-on jamais connaître une langue parfaitement ? « Sans doute pas, répond la journaliste. Voyez-vous, ce n’est pas une simple question de maîtrise du vocabulaire ou de la syntaxe, c’est plus profond. Entre ma langue maternelle, le chinois, et le français, il existe un gouffre civilisationnel. Par exemple, le chinois ne tolère pas les différences, il gomme les aspérités, alors que le français invite à débattre, il ouvre les possibilités. » « Bref, c’est toute ma personnalité qui change quand je m’exprime en français », ajoute-t-elle. À méditer.

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Alireza Manafzadeh, pilier de la rédaction persane

« Ah, vous avez un accent, un léger accent… » C’est peut-être le reproche que le journaliste iranien Alireza Manafzadeh a dû encaisser le plus souvent depuis qu’il est arrivé en France, il y a bientôt un demi-siècle. Ce reproche, il l’entend moins souvent ces derniers temps, sans doute parce qu’il a perdu son accent en cours de route. Cela ne l’empêche pas toutefois de se moquer de ses interlocuteurs parisiens qui pensaient atténuer leur critique en qualifiant son accent de « léger ». « Pour moi, ils ne faisaient qu’aggraver leur cas en ajoutant l’hypocrisie à la désobligeance », déclare l’intéressé, riant à gorges déployées.

Alireza Manafzadeh est un grand monsieur. Traducteur du persan, historien de formation, auteur de nombreux livres, l’homme a rejoint le service persan de RFI en 2008. Il y anime depuis plusieurs années une chronique intitulée « Le passé du présent ». Une chronique très populaire, qui mêle avec brio l’érudition et le professionnalisme journalistique.

« J’ai appris le français ici en France, où je suis venu la première fois en 1976 pour faire des études universitaires », explique l’historien. Comme beaucoup d’intellectuels iraniens, Alireza Manafzadeh a été très tôt exposé à la culture et à la langue françaises, qui jouissent d’un très grand prestige dans son pays. « D’ailleurs, ajoute le journaliste, le français n’est pas tout à fait une langue étrangère pour les Iraniens qui ont vu depuis le XVIIIe siècle des mots français passer corps et âme en persan. Ainsi quand on tombe malade en Iran, on appelle une "ambulance", comme à Paris ou à Clermont-Ferrand. Parmi les autres mots de la vie courante empruntés au français, je pourrais vous citer : "brancard", "chocolat", "cinéma", "abat-jour", "restaurant" ainsi qu’une centaine d’autres termes. »

La fascination mutuelle entre les civilisations française et persane ne date pas d’hier et se poursuit malgré le changement de régime à Téhéran. Le jeune Alireza aurait pu faire ses études dans l’un des nombreux lycées français que compte l’Iran et où l'on apprend, outre le français, l’anglais et le russe. Il a fait le choix de venir en France, « pour puiser directement à la source », précise l’intéressé. Le pays des Lumières est depuis trois siècles la destination privilégiée des intellectuels iraniens qui ont été nombreux à rejoindre la France, surtout après la révolution iranienne. Alirezah Manafzadeh avait 23 ans en 1980, quand il est revenu s’installer en France, prenant ses distances par rapport à son pays.

« Comme ma famille ne pouvait plus financer mes études, j’ai dû travailler très dur pour pouvoir à la fois étudier et subvenir à mes besoins », raconte-t-il. Ses études l’ont conduit à l’Institut catholique de Paris où il a étudié le français, puis à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) où il a préparé son doctorat en histoire. Sa thèse sur « la construction identitaire en Iran » est placée sous le signe de l’École des Annales. Ainsi les chroniques historiques du journaliste sur l’antenne persane de RFI puisent-elles dans la pensée interdisciplinaire de Lucien Lefèbvre et Marc Bloch, les fondateurs des Annales, à la fois l’inspiration et une méthode d’enquête.  

Le sérieux et le succès de ses chroniques font d’Alireza Manafzadeh une des grandes figures de la radio mondiale.

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Braulio Moro, responsable adjoint de la rédaction espagnole

Braulio Moro est l’une des voix importantes de l’antenne en langue espagnole de RFI, que le journaliste a rejointe il y a vingt ans. L’homme est originaire du Mexique, pays connu pour sa francophilie et où le français a connu au cours des dernières décennies un engouement grandissant, devenant la seconde langue étrangère la plus enseignée du pays, derrière l’anglais.

« L’image un peu cliché du français, de langue élitiste, langue de l’amour et du romantisme, n’est plus de mise de nos jours, reconnaît le journaliste. Le français est perçu aujourd’hui comme une langue de mobilité sociale et de compétences nouvelles très recherchées. Ce qui explique la fréquentation en hausse des Alliances françaises implantées dans toutes les grandes villes du Mexique. La langue de l’Hexagone est par ailleurs enseignée à tous les niveaux du système éducatif mexicain, commençant par le primaire jusqu’aux universités, en passant par les écoles secondaires. »

Toutefois, Braulio Moro lui-même, quand il est arrivé en France en 1989, ne parlait pas un traître mot de français. Sa connaissance de la culture française se limitait à des émissions de télé consacrées aux campagnes océanographiques du commandant Cousteau, qu’il avait l’habitude de regarder le week-end avec toute la famille réunie dans le salon pour l’occasion. Le célèbre océanographe à la barre de son navire Calypso était devenu dans les années 1980 le Français le plus célèbre du Mexique, grâce à ses nombreuses explorations des côtes mexicaines qu’il appelait « l’aquarium du monde » en raison du foisonnement de leur flore et de leur faune.

Malheureusement pour le jeune Braulio, le commandant Cousteau ne donnait pas de cours de français ! Aussi, lorsqu’il est arrivé en France, il a dû prendre le taureau par les cornes pour pouvoir lire et écrire. « L’apprentissage fut difficile, se souvient l’intéressé. Avec mon accent espagnol, j’avais un mal de chien à me faire comprendre par mes interlocuteurs parisiens, qui m’envoyaient balader. Jusqu’au jour où une jeune fille,« belle comme le jour », répond à ses salutations, en ajoutant : « J’adore ta manière de dire bonjour, à cause de ton accent. »« Là, j’ai compris que c’était gagné », explique Braulio, sourire en coin.    

Passionné d’économie, Braulio Moro est diplômé de l’université de Picardie où il a soutenu sa thèse de doctorat sur l’économie mexicaine. « Je suis d’ailleurs venu en France, raconte le journaliste, pour m’occuper d’une revue économique destinée à être distribuée en Amérique latine. C’était un contrat de deux ans, au terme duquel je devais retourner au Mexique. Mais un concours de circonstances a fait que trente ans après, je suis toujours en France. » On n'en saura pas plus sur le concours de circonstances. Disons simplement que la radio mondiale doit une fière chandelle à ces circonstances pour lui avoir permis de récupérer dans ses rangs un économiste de talent, dont la tâche quotidienne consiste à expliquer à l’antenne la vie économique du monde et ses mystères.

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Vasile Damian, responsable de la rédaction en langue roumaine

Il y a quelque chose d’Obélix dans le parcours francophone de Vasile Damian, journaliste à RFI depuis 1993. En parodiant Goscinny, on pourrait dire que le Roumain est tombé quand il était tout petit dans la marmite de la francophonie.

Une comparaison que ne renierait pas l’intéressé, qui a l’habitude de plaisanter : il était encore dans le ventre de sa mère quand il est venu pour la première fois en France, en 1965, s'amuse-t-il. L’homme ne garde qu’un très vague souvenir de ce premier voyage « pré-stade oral » dans la Ville Lumière, mais se souvient bien sûr des séjours en France qu’il effectua en 1979 et 1981, alors qu’il était encore adolescent.

En fait, la romance de la famille Damian de Bucarest avec la France commence au début du siècle dernier, avec le voyage à Paris de Miron Nicolescu, le grand-père maternel de Vasile, pour rejoindre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Miron Nicolescu faisait des études scientifiques. Il deviendra un mathématicien célèbre, mondialement connu pour ses recherches sur les fonctions polyharmoniques, une branche moderne des mathématiques.

« Mon grand-père est mort quand j’avais une dizaine d’années, mais dans mon esprit, Paris reste à jamais associé à cet homme de grande distinction que j’ai eu la chance de connaître », déclare le petit-fils, qui a d’ailleurs lui aussi fait des études de mathématiques, avant de s’engager sur le chemin escarpé du journalisme.  

« Mon goût pour le français, je le dois aussi à une autre personne de grande distinction, une vieille dame française répondant au nom d’Odobeanu, qui venait chaque semaine à la maison pour me donner des cours particuliers, se souvient le journaliste. Elle me faisait des leçons de grammaire, elle m’incitait à lire en français, mais si je me souviens d’elle, c’est surtout parce qu’elle m’avait fait découvrir les bandes dessinées, notamment le mythique Pif Gadget, fondé par une émanation du Parti communiste français. C’était d’ailleurs la seule bande dessinée autorisée par le régime communiste roumain. Les Tintin et les Astérix, on se les passait sous le manteau. »

La Roumanie où Vasile Damian a grandi était un pays profondément francophile et francophone, pour des raisons historiques, politiques et littéraires. « La France a joué un rôle important dans l’accession à l’indépendance de la Roumanie en 1877 », déclare le journaliste, soulignant la construction de l’État roumain sur le modèle français. La seconde partie du XIXe siècle fut, comme disent les spécialistes, « l’âge d’or » de l’influence française en Roumanie, avec le français devenu obligatoire dans toutes les écoles roumaines. Si cette influence a perduré pendant la période communiste, « elle est en train de perdre du terrain aujourd’hui, avec de plus en plus de jeunes partant en Angleterre ou aux États-Unis pour se perfectionner en anglais », rappelle Damian.

Ce n’est pas toutefois le chemin que ce dernier a choisi. Resté fidèle à l’héritage de son grand-père Miron Nicolescu, il est venu faire des études de mathématiques à Paris en 1991, bénéficiant d’une bourse de l’Union européenne. Parallèlement, attiré par le journalisme, il a fait des stages dans les grandes rédactions parisiennes, avant de rejoindre RFI. L’homme aime rappeler que ses « premières piges pour le service roumain de la radio mondiale datent de 1994 ». Depuis, toujours selon ses mots, « il s’est parisianisé », rejoignant le club des Constantin Brancusi, Emile Cioran et autres Ionesco dont la postérité peine à séparer la francité de leur roumainité.

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