Entretien

[Vendée Globe] Damien Seguin: «Ma différence peut s'inscrire dans quelque chose de très normal»

Le skipper français Damien Seguin, à bord de son monocoque Imoca, Groupe Apicil, à Lorient le 25 septembre 2020
Le skipper français Damien Seguin, à bord de son monocoque Imoca, Groupe Apicil, à Lorient le 25 septembre 2020 AFP/Archives

C'est l'une des grandes surprises de ce Vendée Globe. Pour sa première participation à la mythique course en solitaire autour du monde, Damien Seguin joue dans la mare des grands. Né sans main gauche, double médaillé d'or aux Jeux paralympiques, le Français peut encore rêver de podium à quelques jours de l'arrivée. Cela ne l'empêche de pas de prendre son temps pour répondre à RFI, au beau milieu de l'Atlantique.

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RFI : Damien Seguin, à quelques jours de l'arrivée, vous êtes toujours en position d'arriver aux Sables d'Olonne parmi les premiers. Cela vous surprend-t-il ?

Damien Seguin : Si on m'avait dit, avant le départ, que je serai dans le match pour un podium à quelques jours de l'arrivée, je n'y aurais pas cru. C'est mon premier Vendée Globe, je manque d'expérience sur une course comme celle-là, et j'ai un bateau assez vieux, qui n'est pas équipé des dernières technologies. Par exemple, à l'inverse de la plupart de mes concurrents, je n'ai pas de foils (appendices qui permettent aux monocoques de « voler » et donc d'aller plus vite, Ndlr). C'est une surprise, mais quand je me refais le film de la course, je trouve que j'ai bien navigué, j'ai fait les bons choix tactiques et stratégiques, cette place je ne l'ai pas volée !

Vous êtes plusieurs à pouvoir encore jouer la gagne ou le podium. Entre les bateaux du peloton de tête, les écarts sont très minces, le suspens encore total. On se croirait un peu sur une régate, non ?

C'est assez incroyable, cette incertitude sur un groupe de quasiment 10 bateaux, c'est la première fois que ça arrive sur un Vendée Globe. C'est bien, parce que ça rend les choses plus excitantes : toutes les équipes, en mer et sur terre sont « au taquet ». En tant que vrai régatier, j'apprécie ce moment, ça me permet d'être hyper motivé et de faire des efforts supplémentaires.

Votre parcours est singulier : né sans main gauche, vous avez remporté deux médailles d'or aux Jeux paralympiques (2004 et 2016). Vous naviguez depuis longtemps, vous êtes connus dans ce milieu : diriez-vous aujourd'hui que vous êtes un skipper comme les autres ?

Je suis forcément un skipper différent. Quand on n'a qu'une seule main, ça se voit et ça interroge beaucoup. En participant à des courses au large, mon objectif est de montrer que je peux évoluer au même niveau que les autres marins. Sur un Vendée Globe, il n'y a pas de catégories. Hommes, femmes, jeunes, vieux, handicapés ou valides, on est dans le même bateau et c'est aussi ce qui fait la beauté de cette course. Ma différence peut s'inscrire dans quelque chose de très normal. D'ailleurs mon parcours est assez linéaire : j'ai commencé la course au large en 2006. J'avais envie de naviguer sur des bateaux plus grands, de traverser l'Atlantique. Je rêvais de la Route du Rhum, finalement j'y ai participé trois fois. Ensuite, j'ai eu envie d'évoluer dans mon sport, de voir plus loin, plus difficile, et pour nous, marins, l'Everest, c'est le Vendée Globe.

Vous apercevez maintenant le sommet de cet Everest. Qu'êtes-vous impatient de retrouver, une fois de retour sur terre ?

Certainement pas de remettre un masque et de respecter les gestes barrières ! C'est un peu le coup dur, on espérait revenir 3 mois après notre départ dans un climat moins tendu, c'est raté. A défaut, je me contenterais d'une vraie bonne douche : ici, le confort est spartiate, on se lave à l'eau de mer. Il y a un moment, on a envie d'une douche à l'eau claire, de manger un vrai repas assis à une table, des fruits et des légumes, car ça fait bien longtemps que je n'en ai plus à bord, et puis de revoir des gens, de discuter. Trois mois de solitude, c'est long.

Certains navigateurs ont témoigné de leurs petites déprimes, de leurs gros coups de fatigue post-Vendée Globe. Existe-t-il une appréhension du retour ?

Le retour est forcément compliqué parce que j'aurai vécu quelque chose d'assez unique pendant ces trois mois. C'est une aventure solitaire extraordinaire autour de la planète, avec des moments très compliqués, d'autres très sympas. C'est difficile à partager avec les terriens. Il y a un vrai choc au moment du retour sur terre : on revoit des gens, on redevient terrien après avoir été marin pendant longtemps. Il va falloir réapprendre à revivre normalement, et ça ne peut pas se faire du jour au lendemain.

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