Entretien

«Ma guerre contre les tricheurs», les coulisses de la lutte antidopage par Jean-Pierre Verdy

Lance Armstrong, ancien cycliste américain, déchu de ses 7 Tours de France.
Lance Armstrong, ancien cycliste américain, déchu de ses 7 Tours de France. REUTERS

Jean-Pierre Verdy, fondateur et directeur du département des contrôles de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) depuis sa création en 2006 jusqu’en 2015, raconte l’envers du décor de la lutte antidopage dans un ouvrage digne d’un polar. Il met en lumière la protection dont certains athlètes jouissent, les réseaux et surtout les ravages des substances dopantes sur la santé des sportifs à long terme. Entretien.

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RFI : Quand on referme votre livre, on a l’impression que le sport de haut niveau fait plus de mal que de bien sur la santé. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Pierre Verdy : Ce qui m’inquiète le plus, c’est que les sportifs amateurs utilisent les mêmes produits que les sportifs de haut niveau, et de manière complètement anarchique.  C’est un véritable problème de santé publique. Et chez les sportifs professionnels, il y a un tel nombre d’AUT (autorisation d’usage à des fins thérapeutiques) que cela en devient effrayant. Le nombre d’asthmatiques au départ d’un marathon, c’est ahurissant. Sur un championnat du monde de marathon, environ 45% des participants sont asthmatiques. Dans la population mondiale, le chiffre est de 10% au maximum. Faut-il être asthmatique pour courir le marathon ? Tous ces produits autorisés sous couvert d’AUT, je le dis, c’est vraiment un grand danger pour la santé des athlètes à long terme, amateurs comme professionnels.

Dans votre ouvrage, vous situez la prise au sérieux de la lutte antidopage en France aux alentours de 1998, une année qui avait été marquée dans le cyclisme par l’affaire Festina, sur le Tour de France. À l’époque, la ministre des Sports se nommait Marie-George Buffet et vous dites qu’elle avait pris le problème du dopage à bras le corps. Pourquoi la France a attendu si longtemps pour s’attaquer au problème du dopage ?

Je crois que ce sont des affaires internationales qui étaient sorties à l’époque qui ont fait que la France s’est réveillée. Mais déjà Roger Bambuck (ministre des Sport de mai 1998 à mai 1991 sous le gouvernement de Lionel Jospin, NDLR) avait allumé une petite mèche et Marie-George Buffet a été présente et a fait progresser le sujet. Elle a toujours pris notre défense et a été à la pointe du combat.

On se souvient d’ailleurs qu’elle avait été violemment attaquée en 1998 pour avoir diligenté des contrôles sur l’équipe de France de football quand elle préparait le Mondial à domicile …

Oh oui, elle avait eu des pressions incroyables à l’époque ! Nous en avons reparlé récemment. Elle a été (agressée) pour avoir eu l’outrecuidance de mettre en place des contrôles dans le foot. Comme je l’explique dans le livre, à l’époque, d’autres sportifs étaient aussi contrôlés et personne ne disait rien. C’était un crime de lèse-majesté de contrôler le foot et l'équipe de France !

C’est bien connu, dans le football il n’y a pas de dopage … comment expliquer un tel déni dans ce sport ?

Tout simplement parce qu’il n’y a pas de positif. S’il n’y a pas de positif, alors il n’y a pas de dopage. Plus sérieusement, j’explique qu’à une certaine époque, il y a eu une épidémie de Nandrolone (stéroïde anabolisant dérivé de l'hormone mâle ou testostérone, NDLR). Mais depuis, ils sont certainement passés à autre chose. Plus vous avez de moyens, plus vous avez la possibilité de protéger votre logistique et les « gros » ne se font jamais prendre dans ces conditions.

« Ma guerre contre les tricheurs ».
« Ma guerre contre les tricheurs ». © Arthaud

Donc les sports riches comme le tennis sont à l’abri de la lutte antidopage ? Votre anecdote sur le contrôle de Rafael Nadal à Roland-Garros en est un exemple. Cela s’était très mal passé avec son entourage et c’était aussi un crime de lèse-majesté de le contrôler.

(En 2009, la Fédération internationale de tennis avait refusé le contrôle de Nadal et l'AFLD avait dû passer par l'Agence mondiale antidopage pour obtenir l'autorisation, NDLR).

La Fédération internationale de tennis, quand elle organise une compétition, où que ce soit dans le monde, fait ce qu’elle veut. Elle recherche les produits qu’elle veut et contrôle qui elle veut. Chaque joueur a son staff et cela échappe à la surveillance de sa fédération nationale. Les gens sont mobiles et on ne sait pas vraiment ni où ils sont, et ni ce qu’ils font. C’est un milieu fermé, un peu comme les sports collectifs, foot, rugby, où le chaque club est indépendant par rapport à sa fédération. (L'oncle de Rafael Nadal avait couvert d'injures Jean-Pierre Verdy par téléphone, NDLR).

Mais ce qui pose question aussi, c’est que certains acteurs pris la main dans le sac en tant qu’anciens athlètes gèrent désormais d’autres sportifs. Il y a l’exemple du l’ancien cycliste Alexandre Vinokourov, actuellement manager général de l'équipe Astana, contrôlé positif à la transfusion sanguine en 2007 sur le Tour de France et suspendu deux ans. Comment expliquer que ce milieu accepte encore d’avoir des gens en fonction avec un tel passif ?

Oui, ça énerve tout le monde. A commencer par moi. Je crois que l’Agence mondiale antidopage (AMA) cherche à lutter contre cela. C’est quelque chose qu’il faudrait bannir. Il y a un problème de consanguinité dans ce milieu et tout le monde se tient par la barbichette. Si le sportif est fragilisé et qu’il a dans son environnement quelqu’un qui lui dit "tiens prend ça, tu ne risques rien ", c’est un énorme problème. Il faut un environnement sain pour éviter que les sportifs basculent dans le dopage.

Quelle est selon vous la plus grande avancée en ce qui concerne la lutte antidopage ?

Sans hésiter l’AMA. Elle a vraiment organisé la lutte. Mais les moyens financiers sont en-dessous de ce qu’il faudrait pour être plus efficace. Le budget de l’AMA est ridiculement bas. On avait proposé par exemple de donner à l’AMA un pourcentage sur les droits TV et cela a toujours été refusé. Le sport doit payer pour le sport. Pas uniquement le contribuable. Le nombre de contrôles est dérisoire pour des (questions) financières. Et n’importe où dans le monde, on doit arriver sans prévenir. Sinon, l’organisateur s’arrange avec les athlètes. Il faut une task-force de la lutte antidopage qui ferait partie de l’AMA. Mais l’argent manque et c’est pourtant le nerf de la guerre.

Et la prévention alors ?

Par expérience, je sais que la prévention ne suffit pas. La dissuasion marche mieux. Il faut tout contrôler, même la pétanque et à tous les niveaux de pratique. Par exemple, on a contrôlé le handisport et on s’est fait massacrer par la presse. J’ai entendu : « Mais vous contrôlez des gens en fauteuil, c’est honteux ! ». Mais c’est la fédération de handisport qui nous avait sollicité et nous avions trouvé des athlètes positifs ! Il faut que l’on fasse peur. Pour l’instant, les sportifs s’amusent. Et je le répète, c’est un gros problème de santé publique. Le sport doit véhiculer une autre image que la triche et le dopage. Heureusement, tous les sportifs ne trichent pas et tous les sportifs ne se dopent pas.

« Dopage : ma guerre contre les tricheurs », par Jean-Pierre Verdy. Paru aux éditions Arthaud. 19,90 €. 

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