Le port du masque ne protège plus de la reconnaissance faciale

Un ingénieur du groupe japonais NEC teste un système permettant la reconnaissance faciale malgré le port du masque, à Tokyo, le 6 janvier 2021.
Un ingénieur du groupe japonais NEC teste un système permettant la reconnaissance faciale malgré le port du masque, à Tokyo, le 6 janvier 2021. REUTERS - KIM KYUNG-HOON

C’est un effet inattendu de la pandémie de Covid-19. Avec la généralisation du port du masque, les systèmes de reconnaissance faciale se sont affolés. Difficile d’identifier un quidam quand les trois-quarts de son visage sont dissimulés. Mais le secteur s’est très vite mis à la page avec de nouveaux algorithmes. La crise sanitaire suscite même de nouveaux marchés.

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En juillet 2020, les masques ne protégeaient pas seulement du Covid-19, mais aussi de l’Intelligence artificielle. À cette époque, une étude du NIST (National Institute of Standards and Technology, l'Institut national des normes et de la technologie aux États-Unis) démontrait que les algorithmes des programmes de reconnaissance faciale n’étaient pas assez élaborés pour identifier les personnes qui portaient un masque, quelle que soit sa norme ou sa forme, en papier comme en tissu.

Les travaux du NIST font autorité en la matière. Le FRVT (Face Recognition Vendor Test, test entre les solutions de reconnaissance faciale) est l’indice de référence dans lequel doit figurer toute entreprise soucieuse d’exister sur ce marché encore naissant.

Selon les résultats compilés par l’agence américaine auprès d’une petite centaine de logiciels parmi ceux le plus souvent utilisés dans le monde, leur taux d’erreur grimpait de 5% à 50% en cas de port du masque anti-Covid. Sans le masque, le taux d’erreur des solutions de reconnaissance faciale avoisine les 0,3%. Les auteurs de l’étude ont également noté que plus le masque était porté haut sur le visage et moins l’algorithme était fiable. Idem avec les masques noirs, générateurs de plus d’erreurs que les masques chirurgicaux bleus ou blancs.

La plupart des spécialistes s’accordent à dire qu’il n’y a là finalement rien d’étonnant. Un algorithme de reconnaissance faciale fonctionne en mesurant la distance entre trois caractéristiques essentielles qui sont les yeux, le nez et la bouche. En dissimulant ces deux derniers points de repère, le masque qui occupe environ 70% du visage complique grandement la mesure.

Déjouer un algorithme avec un bout de papier

Une paire de lunettes de ski et un bout de papier seraient-ils suffisants pour déjouer la très haute technicité des algorithmes de l’Intelligence artificielle ? Dans son évaluation, le NIST a retenu un facteur principal, le taux de fausses non-concordances. C’est-à-dire le nombre de visages concordants qui échappent à l’algorithme.

Mais à en croire la toute dernière étude rendue par le NIST en novembre dernier, le coronavirus a piqué les développeurs de logiciels de reconnaissance faciale. « Certains développeurs ont soumis des algorithmes après la pandémie montrant une précision nettement améliorée et sont maintenant parmi les plus précis dans notre test » affirment les chercheurs. Et pour cause, le taux d’erreur serait désormais revenu à un niveau bien moindre, un peu en dessous de 5%.

Dans un contexte fortement concurrentiel - avec à la clé des marchés très lucratifs - où chaque entreprise est en lice pour proposer le logiciel le plus performant, les acteurs de la reconnaissance faciale ont dès le début de la pandémie focalisé leur attention sur les moyens de surmonter le port généralisé du masque. « La crise sanitaire est un laboratoire grandeur nature pour la reconnaissance faciale permettant aux intelligences artificielles de se perfectionner » analyse Olivier Tesquet, journaliste à Télérama, spécialiste des nouveaux modes de surveillance et auteur du livre « État d'urgence technologique » à paraître le 4 février.

Ce que confirme Laurent Lepetit, responsable de la valorisation technologique chez id3, une société française qui a développé différents produits de vérification d’identité: « Toutes nos équipes ont été détournées de leurs tâches habituelles pour avancer sur un nouveau logiciel ».  À l’instar de certains de ses concurrents, id3 est parvenu en quelques mois à mettre un point une solution permettant la reconnaissance faciale malgré le port du masque. Dans un premier temps, le système repère si la personne est ou non pourvue d’un masque, explique Laurent Lepetit. Si c’est le cas, un logiciel dédié entre en œuvre pour vérifier l’identité, « un système péri-oculaire qui ne prend en compte que la partie visible du visage, à savoir les yeux ».

« On passe d’un marché sécuritaire à un marché sanitaire »

Détecter si les gens portent un masque n’est en soi pas l’objectif du service vendu par id3, mais d’autres acteurs du marché n’ont pas hésité à prendre position sur ce créneau. C’est le cas de CyberLink, une entreprise taïwanaise présente dans le monde entier avec une solution baptisée FaceMe. « Nous avons lancé en octobre 2020 FaceMe Health, un module indépendant de reconnaissance faciale qui vérifie le port du masque, mesure la température corporelle du sujet et l’identifie » détaille Lara Gerhard, responsable marketing de la société.

« Ce qui est très frappant avec la crise sanitaire, juge Olivier Tesquet, c’est que des entreprises hier déjà bien implantées sur des marchés sécuritaires créent de nouveaux produits vendus avec d’autres finalités, on passe d’un marché sécuritaire à un marché sanitaire ». La menace terroriste, souvent invoquée pour légitimer les systèmes de reconnaissance faciale, a été rejointe par la menace du virus.  « On glisse de la sécurité, première des libertés qui est un levier très puissant pour généraliser et banaliser un équipement en technologie de surveillance, vers la santé première des libertés qui est un levier encore plus puissant pour banaliser ces outils-là » poursuit Olivier Tesquet.

Actuellement, en France comme en Europe, la reconnaissance faciale pratiquée en temps réel sur la voie publique n’est pas autorisée. Exception faite de l'article R 40-26 du code de procédure pénale autorisant les forces de l'ordre à recourir à cette technique, par exemple avec le fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ). Mais qu’il s’agisse d’authentification ou d’identification, force est de constater que la reconnaissance faciale est un système qui s’élabore toujours sous le régime de l’expérimentation. « Les collectivités territoriales ont la possibilité de tenter des expérimentations, de tenter leur chance, avec derrière la possibilité qu’une juridiction ou la CNIL vienne leur dire de tout arrêter » note Olivier Tesquet.

Un logiciel israélien pour identifier des fichés S

En effet, s’il était obligatoire auparavant de recevoir l’assentiment préalable de la CNIL pour lancer ce type d’expérimentation, ce n’est désormais plus nécessaire. La commission intervient seulement en recours. Une expérience a ainsi été menée lors du de l’édition 2019 du carnaval de Nice avec un logiciel israélien conçu pour identifier de supposés fichés S. Dans le cadre de cet essai, les participants étaient tous volontaires.

Lors du premier confinement en mars et avril 2020, la mairie de Cannes a eu recours aux services de la société Datakalab pour vérifier si les habitants portaient ou non un masque sur la voie publique. Une « expérience » également menée dans la capitale par la même entreprise dans la station de RER Châtelet-Les Halles. L’objectif affiché était de compter les personnes avec un masque, et non pas de les identifier formellement, mais la CNIL a stoppé net l’expérimentation parisienne.

Les systèmes de reconnaissance faciale permettent le traitement des données à distance et potentiellement sans que les personnes concernées en soient informées. Parce que cette technologie « sans contact » soulève des questions inédites touchant à des choix de société, la CNIL a appelé en 2018 à un grand débat démocratique sur ce sujet. Absente de la récente proposition de loi relative à la sécurité globale adoptée par l’Assemblée en novembre dernier, la reconnaissance faciale en France devra trouver son cadre législatif si possible avant 2024 et les Jeux olympiques organisés à Paris. C’est que l’enjeu est de taille, avec un marché évalué à plusieurs milliards d’euros.

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