Informatique: derrière les écrans, des femmes encore peu formées

Formation de femmes au Japon dans le cadre d'un programme de réintégration de détenues. Tokyo, juillet 2015.
Formation de femmes au Japon dans le cadre d'un programme de réintégration de détenues. Tokyo, juillet 2015. AFP - KAZUHIRO NOGI

Les formations en informatique dans le monde restent encore l’apanage des hommes. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Dans les années 1980, les femmes ont investi ce domaine, avant d'en être éloignées. Aujourd’hui, cette sous-représentation féminine constitue un enjeu économique important face au développement du numérique.

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« Quand j’ai commencé mes études en informatique, j’avais compté un quart de femmes dans ma classe. Dix ans après, au moment où je rédigeais ma thèse, elles étaient encore moins nombreuses. » D’abord intéressée pour exercer dans ce domaine, Isabelle Collet, aujourd’hui chercheuse et auteure des Oubliées du numérique (Le Passeur, 2019), a soutenu sa thèse sur « la masculinisation des études informatiques » en 2005 à l’Université Paris 10. Quand elle l’entreprend, c’est la surprise : « Je n’aurais pas cru que leur nombre allait autant diminuer », raconte-t-elle.

Selon un rapport réalisé en 2019 par le Women’s Forum, une organisation internationale visant à une meilleure représentativité des femmes dans les organes de pouvoir, les femmes représentent 22% des concepteurs d’algorithmes et 11% des employés de la cybersécurité dans le monde. En France, elles ne sont que 27% des codeurs. Impossible en revanche de connaître le nombre de femmes qui étudient l’informatique au niveau international, excepté pour quelques pays.

Changement dans les années 1980

Dans les années 1980, les femmes étaient approximativement « entre 30% à 40% » dans les formations d’informatique en France et aux États-Unis, contre moins d’un quart aujourd’hui, selon la chercheuse. « À ce moment-là, l’informatique était une discipline émergente, explique Isabelle Collet. On voyait la programmation comme un travail qui demandait de la précision et de la minutie, des qualités qu’on considère comme naturellement féminines. »

Début des années 1990, la donne change. L’informatique, côté consommateurs, se démocratise, le besoin de main d'œuvre se fait ressentir. « Les discours politiques et institutionnels cherchent à attirer du monde, en particulier de jeunes garçons. En même temps, les micro-ordinateurs entrent dans les foyers. Apparaissent les premiers "geeks", des sociétés de garçons qui programmaient entre eux en étant hostiles aux filles. »

L’informatique, désormais, est une affaire d’hommes. Le nombre de femmes stagne dans les formations alors qu’eux s’y investissent davantage. « On voyait l’informatique comme la réalisation de tâches d’exécution. Suivre un programme, c’était comme une recette de cuisine, résume-t-elle. À partir du moment où ça a pris de la valeur, ces études se sont masculinisées. L’image du jeune garçon brillant et peu sportif s’est ancrée. » Cette vision n’est pourtant pas partagée partout dans le monde. « Dans certains pays comme la Malaisie, ce métier est perçu comme peu physique, non salissant. Il peut s'exercer depuis l’intérieur. C’est pourquoi l’informatique a été plus investie par les femmes en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Est, où les hommes s’engouffrent dans d’autres métiers plus prestigieux », détaille Isabelle Collet.

Affronter le sexisme en classe

Pour le peu de filles qui intègrent ces formations, le parcours peut se révéler être un vrai chemin de croix. Dans la classe d’Aimée Désirée, étudiante en informatique en Côte d’Ivoire, seules deux filles sont inscrites, pour 28 garçons. En première année, leur présence a pour le moins interloqué leurs homologues masculins. « On nous a dit : "Mais vous faites quoi ici, allez en administration d’entreprises ou en comptabilité !", raconte-t-elle. C’était sur le ton de la blague, mais ça nous touchait quand même. »

« Personne ne remettait en question la légitimité des filles qui étaient fortes en classe. Mais pour celles avec un niveau moyen, on leur faisait remarquer qu’elles n’étaient pas forcément à leur place », se rappelle Isabelle Collet, qui a fait sa licence en informatique en 1991. 

Des écoles encore peu à l’écoute

Au moment de préparer sa thèse, la chercheuse se rend dans les écoles, afin de collecter le nombre de filles et de garçons dans les formations. « J’avais soit des réactions d’indifférence, soit de surprise. Mais pour les directions, ces écarts-là n’étaient vraiment pas un sujet. J’ai entendu beaucoup de discours fatalistes, du type "c’est quand même un métier d’hommes". Et c’est le même discours que j’entends 15 ans après », se désole-t-elle.

Sophie C, étudiante en informatique de gestion en Belgique, remarque aussi le manque d’investissement de la part de ces écoles. « J’ai vu une fois une pub pour attirer les étudiants dans ces parcours, et c’était une fille sur l’affiche… Mais c’est tout », raconte-t-elle. « Ceci dit j’ai beaucoup de professeurs qui m’ont encouragé. On m’a fait la remarque que j’étais plus studieuse que les garçons et qu’il fallait que je m’accroche. »

Même son de cloche chez Aimée Désirée, qui raconte néanmoins avoir subi des comportements déplacés de la part de ses professeurs : « Certains d’entre eux nous draguaient. Ils ne m’ont pas donné les résultats que je méritais parce que je ne répondais pas aux avances. » « Le fait qu’il y ait une majorité d’hommes dans ce cursus, l’école ne s’en souciait pas », appuie-t-elle.

Toutes deux sont unanimes : il faut inciter les filles à rejoindre ces formations. « Elles ont encore des préjugés, notamment que l’informatique est trop technique. Alors que non ! Il faut leur dire que si elles aiment ça, elles y arriveront. C’est facile de s’auto-former, il y en a plein aux États-Unis, au lycée, au collège, qui font elles-mêmes des programmes qui fonctionnent », lance Aimée Désirée.

Monde inclusif

« C’est difficile d’imaginer un monde inclusif avec ce faible nombre de femmes dans le numérique, tacle Isabelle Collet. Les applications ne sont pas conçues pour la population telle qu’elle est. Elle est à l’image des programmeurs. » Et de donner ce chiffre : « La reconnaissance faciale fonctionne 34% moins bien avec le visage des femmes noires qu’avec le visage des hommes blancs. »

Un constat qu’avait dressé Numerama dans un article de juillet 2019. Avec ses étudiants et étudiantes, la chercheuse s’est aussi adonnée à un jeu : demander à Siri (application de commande vocale pour Apple) de leur indiquer un endroit où se procurer des préservatifs et où se procurer des serviettes. Bilan : l’application est beaucoup plus efficace pour traiter la première demande. Dans son rapport, Chiara Corazza, présidente du Women’s Forum, écrit : « Une meilleure intégration des femmes dans le domaine de l’innovation technologique n’est pas uniquement bénéfique pour elles-mêmes, mais aussi indispensable pour l’avancement des nouvelles technologies et la croissance économique. »

Les gouvernements ont tout intérêt à se saisir de la question, selon la rapportrice. « Le département américain du Travail estime qu'il y aura 1,1 million de postes vacants liés à l'informatique aux États-Unis d’ici à 2024, mais plus des deux tiers de ces emplois pourraient ne pas être pourvus. »

Interpellés, Marlène Schiappa, alors secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et Cédric O, secrétaire d’État chargé de la Transition numérique avaient également souligné ce manque de main d'œuvre, dans une lettre en réponse au rapport de Women's Forum. Rappelant que « 170 000 et 212 000 postes seront à pourvoir en France dans le numérique en 2022 », ils redirent que « le fait que les femmes désinvestissent les sciences, et par exemple le secteur du numérique, est un enjeu de développement économique autant qu’un enjeu d’égalité. »

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