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Tirailleurs sénégalais

La dette de sang oubliée

Manifestations des sans-papiers en direction de l'église Saint-Bernard, le 23 août 2008.
Manifestations des sans-papiers en direction de l'église Saint-Bernard, le 23 août 2008. RFI / Pouneh Golshani
Texte par : RFI Suivre
9 mn

Publié en 2001, le livre de Bakary Kamian Des tranchées de Verdun à l'église Saint-Bernard : 80 000 combattants maliens au secours de la France (1914 - 1918 et 1935 - 1945) rappelle les lourds sacrifices consentis par les populations de l'actuel Mali dans les principaux conflits du XXe siècle. Une dette de sang que la France, en instaurant une politique d'immigration restrictive, semble avoir occultée.

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Lorsqu’il publie son livre en 2001, Bakary Kamian est, comme beaucoup de ses compatriotes, en colère. Le raidissement de la politique française en matière d’accueil des immigrés a trouvé une cible symbolique avec les Sans papiers maliens, qui figurent en majorité parmi les quelque 200 occupants, évacués par la force en 1996, de l’église saint-Bernard, dix ans après le fameux charter d’expulsés (les 101 Maliens, en 1986) symbolisant les années « Pasqua » * de lutte contre l'immigration illégale.

Les Maliens ne sont pas, loin s’en faut, les seuls immigrés en situation irrégulière en France, mais leur communauté historiquement importante est renforcée par l’afflux incessant de jeunes clandestins à la recherche d’une vie meilleure. Le traitement peu bienveillant qui leur est réservé, ajouté aux difficultés grandissantes d’octroi des visas pour la France pour toutes les catégories de population, choque le sentiment national, et des voix désormais s’élèvent pour le rappeler : on expulse les fils et les petits-fils de tant de Maliens morts naguère pour la France.

Discrimination

La « dette de sang oubliée », selon la formule de Bakary Kamian, touche à une autre réalité qui enfle dans ces années-là : il s’agit du problème des pensions et retraites dues par la France à ses anciens combattants d’Afrique subsaharienne. Celles-ci, depuis l’Indépendance, sont peu ou prou gelées à un niveau qui ne tient pas compte de l’évolution du coût de la vie : cette « cristallisation » constitue une discrimination de plus en plus flagrante par rapport aux pensions des anciens combattants métropolitains, réduisant certains anciens tirailleurs à une quasi mendicité. La décristallisation partielle de 2007 apporte une réponse, tardive et incomplète, à cette situation.

Des tranchées de Verdun à l'église Saint-Bernard de Bakary Kamian entend remettre en lumière, dans cette phase particulière des relations entre la France et l’Afrique, le rôle des tirailleurs africains dans la défense de la France durant les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle. Si l’actualité a donné un relief à un tel travail de mémoire, celui-ci répond aussi à un constat : en France comme en Afrique, où les générations comme les dirigeants ont changé, on tend à oublier ce que l’on doit à cette mémoire commune et à l’engagement, sur plus d’un siècle, de ces dizaines de milliers de combattants noirs aux côtés des Français, dont beaucoup ont trouvé la mort sur les champs de bataille de plusieurs continents.

Des tirailleurs « sénégalais » majoritairement soudanais ou voltaïques

L’autre mérite de l’ouvrage, qui compile les données historiques déjà accumulées, complétées par un patient travail d’investigation dans les archives militaires et maliennes, est de souligner ce fait, tellement évident pour les connaisseurs qu’on oublie de le mentionner : à savoir qu’en vérité les tirailleurs dits « sénégalais » furent, majoritairement, des tirailleurs soudanais ou voltaïques. C'est-à-dire issus des territoires qui composaient les possessions coloniales du Haut Sénégal-Niger, devenu par la suite le Soudan français, lequel fut un vaste réservoir pour le recrutement.

Ce sont ces mêmes tirailleurs soudanais qu’on retrouva dans toutes les conquêtes coloniales, jusqu’à Madagascar, jusqu’à Fachoda (1895) où ils s’illustrèrent dans la célèbre mission Marchand, notamment aux côtés du général Mangin, le théoricien de la Force noire qui avait fait ses premières armes au Soudan. Ils s’illustrèrent sur tous les théâtres européens de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, et constituèrent une bonne part des engagés volontaires dans les opérations d’après-guerre, de l’Indochine à l’Algérie.

Sur les deux grandes guerres, ce sont plus de 80 000 Soudanais qui se trouvèrent mobilisés; 17 000 d’entre eux trouvèrent la mort.

Si des expressions trop fortes pour ne pas être excessives émaillent le texte (Bakary Kamian y parle d’« holocauste », et reprend à son compte la formule contestée de « chair à canon » pour désigner l’utilisation des tirailleurs africains dans les affrontements spécialement meurtriers de la Première Guerre), les données factuelles recueillies ne sont pas contestables. Quant aux appréciations concernant les conséquences économiques durables, pour le Mali, de la mise en place dans les colonies d’une économie de guerre – qui commence par le prélèvement humain –, elles sont matière à débat.

Il reste enfin que cet ouvrage vise à une prise de conscience globale, et celle-ci concerne au premier chef les Maliens : il faut se garder d’occulter une si longue page d’histoire, qui a laissé des traces profondes dans les familles maliennes, a certainement marqué de son sceau la vie politique après l’indépendance, et fait partie d’un patrimoine essentiel à la construction de l’identité nationale.

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* Charles Pasqua est ministre de l'Intérieur dans le gouvernement J. Chirac 1986-1988 et le gouvernement E. Balladur 1993-1995.

Bakary Kamian, Des tranchées de Verdun à l'église Saint-Bernard, éditions Khartala, 2001

Bakary Kamian : parcours 

Historien et géographe (il est agrégé de géographie), né en 1928, Bakary Kamian fait partie des tous premiers cadres du Mali indépendant. Militant RDA, proche de Modibo Keita, il a occupé de nombreuses fonctions dans l’éducation nationale et fut secrétaire général du Conseil national de la recherche scientifique et technique, avant de partir, en 1968, à l’Unesco ; de 1972 à 1979 il dirigea le bureau régional de l’Unesco pour l’éducation à Dakar (Breda). Aujourd’hui à la retraite, il vit à Bamako et poursuit ses recherches en histoire qui l’ont conduit à s’intéresser notamment à la question des tirailleurs, étant lui-même fils d’ancien combattant.

Bakary Kamian ne cache pas la grande déception éprouvée par les anciens combattants à l’égard de la France. Beaucoup sont morts sans avoir vu leur situation s’améliorer : « Je voyais des gens qui s’endettaient pour venir à Bamako toucher leur pension. Mais celle-ci suffisait à peine à assurer leur subsistance. Beaucoup ont été littéralement clochardisés, certains sont morts dans la misère. »

Les Soudanais, tient à souligner l’historien, ont constitué en moyenne 20% des recrues parmi les tirailleurs sénégalais. « C’étaient des gens très attachés à la France, et surtout au général de Gaulle… ceux qui ont fait l’Indochine ou l’Algérie étaient plus revendicatifs. » À l’indépendance, se rappelle-t-il, les anciens combattants étaient perçus de manière mitigée par les politiciens : on les soupçonnait d’être malléables, et on craignait que la France ne les utilise. Toutefois ils furent courtisés, et certains d’entre eux se sont, de fait, associés à la revendication d’indépendance. « Le jour de la proclamation de l’indépendance les anciens combattants étaient là ! » Et parmi eux, quelques officiers ayant acquis une grande expérience dans l’armée coloniale ont été les créateurs de l’armée nationale malienne.

 

Article rédigé en 2010 à l'occasion d'un dossier spécial sur l'histoire des tirailleurs dans le deux guerres mondiales.

Lire notre entretien avec Bakary Kamian, rencontré en 2014 au Mali.

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