Syrie / Entretien

Pour Ignace Leverrier, dans la situation actuelle, l'opposition syrienne «n’ira pas à Genève»

Ahmad Jarba président de la Coalition nationale syrienne.
Ahmad Jarba président de la Coalition nationale syrienne. dr

Ignace Leverrier, ancien diplomate en Syrie et auteur du blog « Un oeil sur la Syrie », évoque la réunion des Amis de la Syrie à Londres, ce mardi 22 octobre, et cette course d’obstacle pour organiser une conférence de paix afin d'essayer de mettre un terme au conflit syrien.

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RFI : Y a-t-il une opposition crédible pour cette conférence, comme le réclame Lakhar Brahimi, l’émissaire de l’ONU et de la Ligue arabe ?

Ignace Leverrier : Il est difficile de donner une réponse simple à cette question, parce que pour être crédible il faut effectivement que la personne soit convaincante et qu’elle ait des arguments à proposer, mais il faut qu’en face les autres, qui l’entendent et qui l’écoutent, acceptent de la croire.

La difficulté de l’opposition avec laquelle on parle, et celle qu’on cherche à rendre crédible, c’est que depuis le début, depuis qu’elle s’est mise en place à l’extérieur, cette coalition n’a jamais trouvé face à elle d’interlocuteur qui soit complètement sincère et prêt à l’aider, à lui fournir les moyens dont elle avait besoin pour devenir convaincante.

C’est à dire que pour devenir convaincante pour nous, il fallait qu’elle soit convaincante pour les Syriens. Et pour être convaincante pour les Syriens, il fallait qu’elle soit en mesure de faire entendre la voix de la révolution syrienne et d’apporter à la population, qui a des besoins énormes, ce qu’elle attendait.

On a l’impression, aussi, que c’est une opposition très fracturée. On sait qu’il y a des conflits internes parfois violents…

Aujourd’hui, on peut regrouper l’opposition syrienne en trois groupes, de manière assez grossière. Le premier, c’est la Coalition nationale syrienne, qui réunit des gens de l’extérieur, des opposants qui étaient en exil depuis longtemps, mais également des représentants des conseils locaux de différentes organisations et de partis qui sont présents à l’intérieur de la Syrie : la déclaration de Damas, le Parti démocratique du peuple, etc. C’est une opposition que je situerais au centre de l’échiquier politique – en reprenant nos catégories –, qui représente des milieux plutôt conservateurs, mais évidemment démocrates.

→ A (RE)LIRE: Les Amis de la Syrie à Londres pour convaincre l'opposition de participer à Genève 2

Une autre opposition est incarnée par le Comité de coordination des forces de changement démocratique, qui est plutôt implantée en Syrie et qui est située plutôt sur la gauche de l’échiquier politique, pas très loin des positions du parti Baas et du Front national progressiste. C’est un groupe qui s’est créé en juin 2011, mais qui n’a pas été reconnu comme représentatif par la population syrienne – par les révolutionnaires – parce que ses positions à l’époque n’étaient pas assez clairement hostiles à Bachar el-Assad et n’appelaient pas de manière assez claire au changement de régime.

Et puis il y a une troisième opposition, qu’on peut qualifier d’opposition de « Sa Majesté ». Ce sont les partis qui ont été créés en Syrie à partir de la fin de 2011, début 2012, et qui ont participé pour certains d’entre eux aux élections. Ils ont d’ailleurs des représentants au sein du gouvernement, puisque le gouvernement syrien actuel se veut un gouvernement d’union nationale avec deux personnalités, Qadri Jamil et Ali Haidar.

Et les jihadistes ?

Les jihadistes, on ne peut pas les mentionner comme opposition, parce que leurs positions politiques ne sont pas connues. Je ne pense pas qu’ils aient une position politique. Ce que veulent les jihadistes, qui sont présents en particulier dans le nord de la Syrie, c’est imposer un Etat islamique par la force. Donc, il n’y a pas de discussion politique possible.

Quant aux trois premiers groupes que vous avez détaillés, est-ce qu’on peut les rassembler ? Qui peut les rassembler ?

C’est difficile de les rassembler. Mais il est possible de rassembler, évidemment, la Coalition nationale, celle qui est actuellement dirigée par Ahmad Jarba et, peut-être, le Comité de coordination, même s’ils ne sont pas d’accord sur tout.

La Coalition a des positions beaucoup plus claires et tranchées. Le Comité de coordination paraît beaucoup plus prêt à transiger, ne serait-ce parce que la majorité de ses membres sont à l’intérieur de Syrie et qu’il est difficile, à l’intérieur de la Syrie, de prendre des positions hostiles au système de manière trop claire. Mais c’est peut-être possible d’arriver à les faire siéger ensemble, parce que, grosso modo, ils sont d’accord.

Mais en revanche, il est tout à fait impossible de faire siéger avec eux l’opposition de « Sa Majesté ». C'est-à-dire que c’est une opposition de façade. Ce sont des faire-valoir. Mais ce sont évidemment eux que le régime syrien préfèrerait avoir comme interlocuteur, puisqu’ils n’ont rien à demander.

Bachar el-Assad l’a dit encore aujourd’hui : il estime que la tenue de la conférence est prématurée. A part les Occidentaux , qui est-ce qui a vraiment envie de cette conférence ? Le pouvoir ? L’opposition ?

L’opposition, dans la situation actuelle, n’ira pas. Le Comité de coordination peut peut-être aller à Genève parce qu’il est prêt à transiger. Ses positions ne sont pas d’une extrême rigidité. C’est beaucoup plus difficile pour la Coalition nationale, car elle sait très bien qu’elle ne pourra pas atteindre, dans l’état actuel des choses, les deux revendications fondamentales qu’elle porte au nom des révolutions. C'est-à-dire l’abandon du pouvoir par Bachar el-Assad et son entourage, et puis la mise en jugement des responsables des violences et des crimes.

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