Egypte/Entretien

En Egypte, «on risque vraiment d’avoir de graves débordements» ce samedi

Des Egyptiens portent le corps d'un homme tué lors de l'un des attentats à la bombe au Caire ce 24 janvier.
Des Egyptiens portent le corps d'un homme tué lors de l'un des attentats à la bombe au Caire ce 24 janvier. REUTERS/Al Youm Al Saabi Newspaper
6 mn

Quatre attentats au Caire ont eu lieu ce 24 janvier en l’espace de quelques heures. Au total, six personnes sont mortes et des dizaines d'autres ont été blessées. Cette série d’attentats intervient alors que le pays célèbre l’anniversaire de la révolution du 25-Janvier, cette révolte populaire dont l’épicentre avait été la place Tahrir. Sophie Pommier, chargée de cours à l’Institut d’études politiques, décrypte ces derniers événements.

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RFI : Comment interpréter ces attentats à la veille de cette date hautement symbolique ?

Sophie Pommier : D’abord la première chose qui me paraît importante à préciser c’est qu’en fait ces trois attentats ont tous visé des sites en lien avec des forces de police. Donc, c’est plutôt encore une fois les forces de sécurité qui sont visées, même si effectivement dans un des cas c’était à proximité d’une sortie de métro (un quatrième attentat a par la suite frappé la rue des Pyramides, NDLR). Mais dans les trois cas on reste en fait, sur une ligne qui est celle des opérations auxquelles on assiste depuis plusieurs mois et qui visent, justement, les forces de police et de sécurité.

Est-ce que ça veut dire précisément que ces cibles permettent de fournir des indications sur les auteurs des attentats ?

Totalement. D’autant plus que la plus grosse opération, celle qui s’est produite à 6h30 en plein centre du Caire à proximité d’un important QG de la police et par ailleurs à proximité du musée d’arts islamiques, a été annoncée par un communiqué hier, par une organisation jihadiste qui opère dans le Sinaï et qui a d’ailleurs signé les principaux attentats importants ces derniers mois, notamment l’attentat manqué contre le ministre de l’Intérieur en septembre et plus récemment un attentat qui lui aussi visait les forces de police à Mansoura. Ainsi, cette organisation avait annoncé une opération et elle l’a depuis, également revendiqué.

Ce qui peut paraître plus innovant c’est le fait d’avoir des opérations de moindre envergure coordonnées. Mais a priori on est quand même toujours sur les mêmes logiques avec ce type d’acteurs : des jihadistes opérant essentiellement dans le Sinaï, confrontés à une répression très importante et essayant d’exporter d’une certaine manière la violence en dehors du Sinaï, pour desserrer l’étau face aux opérations qui sont conduites dans la péninsule.

En plus, là, évidemment, on a une conjonction de circonstances qui tient à la proximité de la commémoration de la Révolution du 25-Janvier. Les trois ans qu’on « fêtera » demain.

La confrérie des Frères musulmans a appelé à la mobilisation à compter de demain, et ce pour dix jours. Il y a quelques semaines le groupe religieux a été classé comme « organisation terroriste ». Est-ce que justement, la proximité de ces événements ne fait pas naître une certaine confusion dans les esprits ?

Absolument ! C'est-à-dire que de toute façon toute la stratégie des autorités consiste à opérer un amalgame pour faire porter aux Frères musulmans la responsabilité de cette violence, même si elle est estampillée, revendiquée, annoncée par un groupe dont rien ne prouve jusqu’à aujourd’hui qu’il a des connexions avec la mouvance islamique qui d’ailleurs a toujours condamné ces opérations et a toujours tenu à se démarquer de ce mouvement. La stratégie des autorités c’est justement d’opérer cet amalgame pour diaboliser les Frères et les marginaliser.

Les marginaliser en leur empêchant, d’ailleurs, le mode d’expression démocratique ?

Oui. De toute façon au stade où on en est, il n’y a plus aucune marge d’expression possible pour les Frères puisque depuis que la confrérie a été classée « organisation terroriste », ils sont passibles de cinq ans de prison par simple appartenance au mouvement.

→ A (RE)LIRE : Egypte: série d'attentats à la veille de l’anniversaire de la révolution

Il y a donc là aussi toute une récupération de cette violence, pour en fait couper l’herbe sous le pied des Frères, et a fortiori dans la perspective de la mobilisation de demain, qui est une journée importante. Ca peut aussi être dangereux, parce que ça tend à immobiliser la population contre une cible qui est un petit peu offerte en pâture que sont les Frères, avec tous les débordements que ça peut occasionner. Et là, on peut avoir aussi affaire à un autre type de violence.

Même si demain il y a une mobilisation des deux camps ?

Justement. D’autant plus si demain il y a une mobilisation des deux camps, parce qu’après les attentats de ce vendredi, comme tout le discours des autorités va tendre à faire porter le chapeau aux Frères musulmans, le risque c’est que demain les gens qui descendront dans la rue pour dénoncer le coup d’Etat militaire, l’évolution de la situation et la répression, risquent d’être pris à partie par les citoyens lambda qui sont quand même « travaillés vraiment au corps » par une propagande. Tous les journaux aujourd’hui, tous les médias, sont vraiment à la solde du régime. C’est bien pire aujourd’hui, la situation de ce côté-là, qu’elle ne l’était à la fin de période Moubarak, par exemple.

Donc c’est une espèce de jeu assez dangereux de la part des autorités, qui peuvent allumer en fait des ressorts, susciter des mouvements de foule, qui appellent en gros, à des affrontements. C’est assez irresponsable en fait, de jouer la surenchère comme ça et quelque part d’inciter les gens à faire justice par eux-mêmes. Donc on risque vraiment d’avoir des débordements graves demain.

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