Afghanistan / Etats-Unis

Accord de sécurité bilatérale: le complexe bras de fer entre Washington et Kaboul

Le président afghan Hamid Karzaï, le 25 janvier, à Kaboul.
Le président afghan Hamid Karzaï, le 25 janvier, à Kaboul. REUTERS/Mohammad Ismail

Américains et Afghans négocient depuis maintenant un an et demi un accord de sécurité bilatérale crucial pour l’avenir du pays. Crucial parce qu’il assurerait une aide sécuritaire et logistique de la part des Etats-Unis sur la durée. Mais crucial aussi parce que sans lui, Washington devrait renoncer à ses attaques de drones dans la région.

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« Si les Américains veulent rester nos alliés, ils vont devoir travailler avec nous en tant qu’alliés, pas en tant qu’opposants. » Hamid Karzaï, le président afghan, affichait clairement la couleur en fin de semaine dernière, alors qu’il était interrogé sur la libération de plusieurs dizaines de prisonniers considérés comme dangereux par les Etats-Unis. « Nous avons le droit de relâcher ces hommes, ajoutait Aimal Faizi, son porte-parole. Les Américains savent qu’ils n’ont rien de solide contre ces détenus. »

Les détenus en question sont en fait 72 insurgés, talibans ou proches des talibans, qui ont, selon les autorités à Washington, le sang de soldats américains sur les mains. Des prisonniers pour lesquels les Américains ont tenté pendant plusieurs mois d’assurer le maintien derrière les barreaux. Militaires comme diplomates ont pourtant décidé de faire profil bas face à cette énième provocation du président afghan : tous veulent se concentrer sur l’après 2014 et la négociation de l'accord bilatéral de sécurité (BSA).

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Des accords similaires ont déjà été conclus avec plusieurs pays de l’Otan comme l’Italie, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. La France a pris un tel engagement pour une durée de vingt ans, promettant notamment une aide à la formation des militaires afghans. Des pays de la région, comme l’Iran ou l’Inde, sont aussi engagés dans ce type d’accords. Mais dans le cas des Etats-Unis, la négociation stagne depuis maintenant plus d’un an et demi : les enjeux sont beaucoup plus importants et le maintien de 10 000 soldats proposé par Washington est perçu par beaucoup comme l’annonce d’une présence militaire permanente dans la région (au moins dix ans), plus que comme une aide temporaire.

Washington veut protéger son réseau de drones

Plusieurs points du BSA font l’objet d’atermoiements sans fin qui durent depuis novembre 2012. Les Américains exigent que leurs soldats soient soumis au droit américain et non au droit afghan. Les Afghans réclament qu’aucune opération ne soit menée sur leur territoire sans leur participation. Les deux peinent à s’entendre sur la nature de l’aide fournie : les Américains parlent de formation, Hamid Karzaï a été jusqu’à réclamer un statut comparable à celui des pays de l’Otan pour s’assurer l’aide des alliés en cas de conflit avec un Etat voisin.

Face à ce blocage, le président afghan n’hésitait pas à déclarer au cours d’une conférence de presse, ce week-end, qu’il était peut-être « mieux pour [les Américains] de partir et de laisser le pays trouver ses propres solutions ». Le président afghan a déjà réussi à repousser les négociations sur le BSA jusqu’à ce que les élections d’avril ne soient passées. « Je crois de plus en plus qu’il faudra attendre le successeur de Karzaï », estime Michael E. O’Hanlon, chercheur à la Brookings. De là à envisager de se passer des Etats-Unis, il y a un long chemin : « Les onze candidats plébiscitent le BSA et veulent poursuivre les relations avec les Etats-Unis et l’Otan. Même s’ils réalisent effectivement que l’Iran, le Pakistan et l’Inde sont très importants. »

Washington n’a en effet pas intérêt à ce que le BSA soit abandonné. Faute d’un accord, les militaires devront quitter le territoire afghan à la fin de l’année 2014. Or c’est de là, notamment depuis l’aéroport militaire de Bagram, que sont déployés les drones utilisés par la CIA pour pourchasser les différents mouvements rebelles répartis entre l’Afghanistan et le Pakistan. Une équipe de spécialistes des services de renseignement et de l’armée a conclu que la perte de ces bases mettrait clairement en péril la capacité de réagir rapidement en cas d’identification de l’une des cibles de Washington.

Le choix des talibans ?

Depuis de nombreux mois, Hamid Karzaï multiplie les discours d’hostilité à l’égard des Etats-Unis. « Son argument selon lequel l’insécurité est liée à la présence américaine gagne du terrain », remarque Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE et ancien conseiller politique en Afghanistan. Il estime aussi que « tout dépend de la transformation des anciens insurgés : resteront-ils des insurgés ou entreront-ils dans le jeu politique ? »

Si officiellement les talibans sont opposés à tout accord avec les Etats-Unis, ils sont aussi de plus en plus présents dans les instances politiques conventionnelles qui, elles, continuent de dialoguer avec Washington. Plusieurs anciens talibans sont ainsi membres du gouvernement ou de l’entourage du président Karzaï. Le Dr Abdallah Abdallah, l’un des favoris à la présidentielle, a choisi comme numéro deux un ancien taliban. Tous craignent une menace venant du Pakistan et comptent sur la présence américaine pour les en préserver.

Les Américains eux-mêmes ont compris qu’ils ne pourraient pas se passer de négociations avec les talibans. Ils ont pris l’initiative à l’été 2013 d’ouvrir un dialogue de paix avec eux en les laissant ouvrir un bureau diplomatique à Doha. Une démarche qui avait suscité la colère de Kaboul qui y a vu la reconnaissance d’une légitimité des talibans. Une reconnaissance qui semblait alors annonciatrice de leur retour inéluctable au pouvoir en Afghanistan.

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