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Reportage international

Les déchets électroniques israéliens envahissent le sud de la Cisjordanie

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Une carte mère hors d'usage.
Une carte mère hors d'usage. Getty Images/miguelangelortega

Des ordinateurs, des appareils électroménagers en fin de vie ou encore du matériel médical obsolète. Tous ces déchets, en majorité israéliens, sont devenus une mine d’or pour les Palestiniens de l’ouest d’Hébron. Ils sont recyclés de manière informelle dans le village d’Idhna et ses environs. Reportage.

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De notre correspondante à Ramallah,

C’est une bourgade nichée dans les collines pelées de Cisjordanie, mais l’endroit n’a rien de bucolique. À Idhna, les jardins et les cours des maisons font office d’ateliers informels de recyclage de déchets électroniques. Une centaine de micro-décharges où s’entassent des carcasses de climatiseurs, des moteurs de voiture, ou encore des cadavres de télévisions et de réfrigérateurs, en passe d’être démantelés.

Un paysage chaotique, mais familier pour Mazen Al Salamyia, qui sillonne les rues de son village natal. « Ça fait plus de vingt ans que ça existe. Avant, ça ne nous posait pas de problème, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de déchets, mais maintenant il y en a énormément », soupire-t-il. Environ 6 000 tonnes sont traitées chaque mois à Idhna et dans les villages avoisinants de Deir Semit et de Beit Awwa. En comptant les localités de Al Kum et de Beit Maqdum, la région en reçoit 70 à 80 000 tonnes par an. 90% de ces déchets électroniques et électriques viennent d’Israël, selon une étude exhaustive sur le traitement des ordures dans les Territoires palestiniens occupés publiée récemment par l’ONG italienne CESVI.

Localisation d'Idhna.
Localisation d'Idhna. Goole Map

En raison de son caractère informel, la filière est opaque. Difficile d’en retracer avec précision les étapes et les contours. Mais, selon les experts et des recycleurs, ces amas de déchets sont transportés par des camions israéliens, les seuls habilités à entrer et sortir de Cisjordanie via les checkpoints. Des véhicules souvent conduits par des Palestiniens citoyens d’Israël ou résidents de Jérusalem qui ne sont pas soumis à des restrictions de circulation. Ils s’approvisionnent dans l’État hébreu et monnayent les produits obsolètes sur les marchés aux puces, auprès de petits collecteurs israéliens ou même d’entreprises de recyclage.

En violation de la Convention internationale de Bâle, qui stipule que le transfert de déchets dangereux dans un autre pays est illégal, les déchets sont amenés en Cisjordanie. Le COGAT, l’organe de l’armée israélienne en charge de l’administration civile des Territoires occupés a bien conscience du phénomène et assure « travailler sans relâche et investit des moyens considérables » pour l’endiguer. Au cours des cinq dernières années, affirme le COGAT, 1 000 opérations, dont des saisies de camions ont été menées dans l’ensemble de la Cisjordanie. Mais chaque jour, des véhicules traversent les checkpoints de la région d’Hébron, remplis à ras-bord.

Leur cargaison est généralement livrée à Beit Awwa où se tient au quotidien un grand marché de seconde main. « Beaucoup de recycleurs vont se fournir là-bas », commente Mazen Al Salamyia au volant de sa voiture. Il montre du doigt l’entrée d’une maison d’Idhna, transformée en dépotoir. « C’est celle d’un professeur. On voit même des médecins, des dentistes se lancer dans cette activité, ils ont besoin d’argent », explique-t-il.

Bassem El Assud était maçon en Israël. Quand son permis de travail lui a été refusé il y a douze ans, il s’est reconverti. Planté entre deux hangars où s’amoncellent des morceaux d’ordinateurs, de téléviseurs et une vielle pompe à essence siglée en hébreu, il se justifie : « Je n’ai trouvé que ce travail pour vivre et je m’en sors bien maintenant, j’en fais profiter mes travailleurs ». Il emploie 8 personnes à temps plein, dont Ibrahim, qui travaille ici depuis l’âge de 16 ans. Avec des gants de jardinier pour toute protection, il disloque, à l’aide d’outils de bricolage, un compresseur de réfrigérateur. À ses côtés, un autre jeune s’attaque aux restes d’un climatiseur. Objectif de cette opération de désossement ? En extraire le cuivre et autres métaux. Mais le processus est complexe. Pour plus de facilité, il faut mettre le feu aux câbles et autres débris. Bassem El Assud, le patron, nie avoir recours à ce procédé malgré le sol noirci à ses pieds.

Vue d'un atelier.
Vue d'un atelier. RFI/Marine Vlahovic

À l’autre bout du village, Mohammad, lui, se revendique comme un « brûleur ». Il allume un petit brasier et met le feu à des composants en plastique : « Je sais que c’est dangereux et que je peux aller en prison, mais c’est mon travail, je n’ai pas le choix », souffle-t-il. Cette pratique a transformé Idhna et les villages environnants en une vaste « terre des feux », pourtant peuplée de plus de 40 000 habitants. Mais brûler des déchets électroniques est illégal, et c’est désormais sanctionné par l’Autorité palestinienne. À cheval sur les zones A et B, les zones de compétences définies par les accords d’Oslo, la région est en partie sous le contrôle sécuritaire de la police palestinienne qui a opéré des coups de filet à l’automne dernier dans le but mettre fin au phénomène.

Site de brûlage près du mur de séparation en Zone C en périphérie d’Idhna.
Site de brûlage près du mur de séparation en Zone C en périphérie d’Idhna. RFI/Marine Vlahovic

Mais les récentes arrestations opérées par l’Autorité palestinienne n’ont pas changé la donne. « Les recycleurs brûlent désormais à grande échelle pendant la nuit, ou se rendent dans des endroits éloignés comme aux abords du mur de séparation qui se trouve en Zone C et qui est contrôlée par l’armée israélienne », remarque Loay Qabajah. Depuis 2016, cet ingénieur travaille sur un projet mis en oeuvre par l’ONG italienne CESVI, l’ONG locale « Green Land Society for Public Health » et la chambre de commerce d’Hébron qui vise à encadrer cette activité informelle. « Tout le monde sait que cette pratique a un mauvais impact, mais c’est aussi un business pour les habitants, on ne peut pas leur demander de s’arrêter une fois pour toutes. Il faut donc leur offrir une alternative économique », souligne Loay Qabajah.

Un brûleur.
Un brûleur. RFI/Marine Vlahovic

Les opérations de sensibilisation sur les dangers de cette pratique se multiplient. Une coopérative de recycleurs a été mise sur pied, et elle travaillera au sein d’un centre de traitement des déchets électroniques aux normes qui sera construit d’ici la fin de l’année à Idhna. L’initiative est soutenue par l’Union européenne. Charles Raudot de Chatenay, qui est à la tête de la section « Développement économique, eau / énergie, Zone C et commerce » du bureau de la représentation de l’Union européenne à Jérusalem pour la Cisjordanie et Gaza, la décrit comme « un projet pilote sur un vrai sujet de société, qui est à la fois économique, environnemental et sanitaire. Il y a peu de connaissances sur l’ampleur de ce phénomène difficile à aborder, car il demande des implications sur différents plans : la question légale, la formalisation d’un certain nombre d’activités anormales et incontrôlées, mais aussi le travail nécessaire d’éducation auprès des communautés concernées. Il faut une approche globale, ce qui n’est jamais facile. Et nous sommes très satisfaits de la façon dont ce projet évolue ».

Il y a urgence. Car le recyclage sauvage est un défi environnemental et sanitaire majeur. Les panaches de fumées dégagées lors de la combustion des déchets sont hautement toxiques. Et une fois traités, les résidus sont acheminés dans un processus tout aussi opaque que l’arrivée en Cisjordanie. Les métaux précieux seraient d’abord compactés sur place puis sont revendus en Israël ou exportés à l’étranger via les ports israéliens. Mais les « déchets des déchets », le plastique et les métaux lourds, eux, restent à Idhna et les environs, sur la terre des feux. « Ces métaux s’infiltrent dans le sol et dans les eaux souterraines, il y a un risque d’impact sur la santé des habitants, et même des animaux ! », s’exclame Loay Qabajah.

Cet impact sanitaire a été étudié par le Canadien John Michael Davis et l’Israélien Yaakov Garb. Dans un article publié en 2018 dans l’International Journal of Cancer, les deux chercheurs démontrent qu’il existe une forte corrélation spatiale entre les sites de traitement de déchets électroniques à Idhna, Deir Samir et Beit Awwa et les taux de lymphomes infantiles. Contacté par RFI, Yaacov Garb atteste que cette « corrélation est presque totale, comme vous pouvez le voir sur la carte ».

Comparaison spatiale de la zone cumulative des sites de «brûlage» et des zones d'augmentation du lymphome infantile. Étude de John-Michael Davis et de Yacoov Garb publiée dans l’«International Journal of Cancer».
Comparaison spatiale de la zone cumulative des sites de «brûlage» et des zones d'augmentation du lymphome infantile. Étude de John-Michael Davis et de Yacoov Garb publiée dans l’«International Journal of Cancer». International Journal of Cancer

« Et c’est le sujet principal de cet article, poursuit le professeur en sciences environnementales à l’Université Ben Gurion du Neguev. Il existe une occurrence de cancers plus élevée dans cette région. La chance d’y contracter un lymphome infantile, qui est un type de cancer utilisé comme un indicateur de maladies causées par des facteurs environnementaux, y est quatre fois plus élevée que dans le reste de la Cisjordanie. »

L’étude s’appuie sur des données palestiniennes du ministère de la Santé comprises entre 1988 et 2007 et sont désormais malheureusement caduques pour Yaacov Gaarb. « La situation a empiré dans la région. Rien qu’en décembre dernier, sept personnes, plutôt jeunes, sont mortes des suites d’un cancer dans le village de Beit Hawwa. Il y a clairement une différence entre le moment où nous avons commencé à travailler sur cet article et les années qui ont suivi. Toute une génération a grandi avec ce phénomène. Ce qui se passe maintenant est bien plus grave », affirme-t-il.

Une recherche de Nadia Khlaif et Mazin Qumsiyeh, de l’Université de Bethléem, publiée dans lInternational Journal of Environmental Studies en 2016 se concentre, quant à elle, sur les habitants d’Idhna et leur « génotoxicité », un indicateur de risque du cancer. Les deux chercheurs ont constaté une aberration chromosomique plus importante à Idhna que dans d’autres villes de Cisjordanie (Bethléem et Al-Aizariya) et recommandent des mesures pour atténuer l’impact du recyclage des déchets électroniques sur la santé des habitants. « En fin de compte, une augmentation des taux de cancer, des malformations congénitales à la naissance et de l'infertilité aura un impact socio-économique beaucoup plus élevé que la modification du statu quo », concluent-ils.

L’ONG palestinienne « Green Land Society for Health Development » et l’ONG israélienne « Arab-Jewish Center for Empowerment, Equality, and Cooperation-Negev Institute for Strategies of Peace and Economic Development » ont, quant à elles, réalisé une étude très complète en 2016 sur l’impact sanitaire du traitement des déchets électroniques dans la région et qui souligne la hausse des cancers, des maladies respiratoires et neurologiques, entre autres, en mettant en évidence la forte présence de métaux lourds à Idhna et aux alentours.

« Il faut continuer à mesurer précisément le taux de métaux et produits chimiques dans le sol, l’aquifère, mais aussi s’intéresser à la pollution de l’air et entreprendre une vaste étude épidémiologique dans la région », s’inquiète Yaakov Garb de l’Université Ben Gurion du Neguev. Un projet entamé par le professeur, mais encore balbutiant. Cette étude devait être financée par les États-Unis, qui ont suspendu tous leurs programmes d’aide aux Palestiniens en 2019.

 

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