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Invité Afrique

Affaire Ignace Sossou: «Un précédent extrêmement dangereux»

Audio 06:27
Assane Diagne, le directeur du bureau Afrique de RSF à Dakar (centre), avec Arnaud Froger, directeur Afrique de l'ONG (à dr.), le 18 avril 2019 à Dakar.
Assane Diagne, le directeur du bureau Afrique de RSF à Dakar (centre), avec Arnaud Froger, directeur Afrique de l'ONG (à dr.), le 18 avril 2019 à Dakar. RFI / William de Lesseux

Les journalistes sont de plus en plus souvent arrêtés en Afrique. C'est le constat pessimiste auquel se livre l'organisation Reporters sans frontières. Parmi eux, notre confrère béninois Ignace Sossou, condamné à 18 mois de prison pour trois « tweets » dans lesquels il rapportait des propos du procureur. Pour Arnaud Froger, responsable du bureau Afrique de RSF, cette condamnation, si elle était confirmée en appel, créerait un « précédent extrêmement dangereux ».

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RFI : Vous pointez une tendance préoccupante en matière de liberté de la presse, une multiplication des arrestations de journalistes en Afrique subsaharienne…

Arnaud Froger : Oui. Nous l’avions déjà notée lors de la publication du bilan annuel l’année dernière par Reporters sans frontières avec une augmentation de 12% des arrestations à l’échelle du monde. Et l’Afrique subsaharienne n’échappe pas à la règle puisqu’on a encore dénombré 171 cas de journalistes arrêtés en Afrique subsaharienne en 2019. Cela veut dire que dans un pays sur deux du continent, on a eu recours à au moins une arrestation de journaliste l’année dernière.

Et ce qui est également préoccupant, c’est que de plus en plus souvent, il y a un habillage juridique de ce qui est reproché à nos confrères…

C’est une technique bien classique, bien connue. Souvent, on va maquiller, déguiser les accusations et les charges officielles. On va les accuser de malfaiteurs informatiques, on va les accuser de terroristes, on va les accuser d’avoir commis des crimes économiques. Et donc, on habille les accusations et les charges de manière à faire en sorte qu’on puisse les condamner à des peines plus lourdes que celles auxquelles ils pourraient être exposés en tant que simples journalistes.

Si on s’arrête sur quelques cas emblématiques, au Burundi par exemple, on attend une décision de justice dans l’affaire des quatre confrères d'Iwacu, un des derniers journaux indépendants du Burundi. Ils sont poursuivis pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État…

Oui. La décision est imminente. Ces quatre journalistes étaient tout simplement partis couvrir un sujet d’intérêt public, puisqu’il s’agissait de l’incursion d’un groupe de rebelles, basé dans l’est de la RDC en territoire burundais. Donc, c’est un sujet évidemment qui au sein de la rédaction d’Iwacu était considéré comme un sujet important. Quatre journalistes avaient été envoyés couvrir ce sujet sur le terrain et lorsqu’ils sont arrivés, ils ont été associés à des complices de ces rebelles. Alors que finalement, l’audience a bien démontré une chose le 30 décembre dernier, c’est que ces journalistes en aucun cas n’étaient associés de près ou de loin à ces rebelles. Aucune trace de communication, aucun SMS, aucun WhatsApp, aucun appel téléphonique échangé entre ce groupe de journalistes et le groupe de rebelles. Donc, ils étaient tout simplement partis faire leur travail de journalistes. Et ils ont malheureusement, dans le contexte difficile du Burundi, notamment pour les médias et les journalistes, été accusés de complicité. Ils sont exposés à une peine extrêmement lourde puisque les réquisitions se sont élevées à 15 ans de prison, et qu’ils risquent même la prison à vie. C’est la peine la plus lourde jamais encourue par des journalistes dans la région.

Au Bénin, on a beaucoup parlé ces dernières semaines de l’affaire Ignace Sossou. Notre confrère a été condamné à 18 mois de prison pour trois tweets dans lesquels il rapportait des propos du procureur, Mario Métonou, lors d’un atelier de travail auquel participaient les deux hommes. C’est la première fois dans l’espace de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) qu’un journaliste est condamné à une peine privative de liberté simplement pour avoir relayé des propos…

Cette histoire est en effet tout à fait inquiétante et ça créerait un précédent extrêmement dangereux non seulement à l’échelle du Bénin et de l’Afrique de l’Ouest, mais plus largement à l’échelle du continent africain. Pour la première fois effectivement, un journaliste est condamné à une peine privative de liberté pour avoir rapporté sur les réseaux sociaux des propos qui ont bien été tenus. Donc, Reporters sans frontières est pleinement mobilisé pour essayer d’obtenir sa libération le plus rapidement possible. Et nous demandons aux autorités béninoises d’accélérer le calendrier judiciaire, de faire en sorte qu’il y ait une audience en appel qui puisse se tenir le plus rapidement possible. Déjà sur la forme et par principe, jeter un journaliste en prison pour avoir rapporté des propos sur les réseaux sociaux, c’était complètement inacceptable et en dehors des standards internationaux en la matière, et en plus sur le fond, c’est complètement infondé puisque les propos du procureur ont bien été rapportés, presque mot pour mot par le journaliste.

Au Tchad, notre confrère Martin Inoua est détenu dans des conditions très dures depuis son arrestation le 16 août. Et sa condamnation à trois ans de prison pour « diffamation, dénonciation calomnieuse et association de malfaiteurs informatiques ». Ce qui est surprenant dans ce dossier, c’est que les charges ont évolué au fil de l’affaire…

Exactement. On est dans un cas qui illustre ce qui se passe en ce moment. C’est un habillage. C’est une plainte en diffamation qui a été lancée par une ancienne ministre tchadienne. Donc, on était sur une forme de contentieux assez classique en matière de droits de la presse. Et puis, on s’est rendu compte très rapidement qu’à partir d’une plainte en diffamation, on a cherché d’autres charges pour pouvoir punir plus sévèrement ce journaliste. Il a été condamné pour « association de malfaiteurs informatiques ». Trois ans de prison ferme, c’est une condamnation extrêmement lourde, rare d’ailleurs au Tchad. Et au-delà du caractère inique de cette condamnation, nous, ce que nous dénonçons par-dessus tout, c’est ses conditions de détention qui sont absolument abominables et exécrables. Et cela fait 5 mois que ça dure.

Le cas d’Amadou Vamoulké, notre confrère camerounais, ancien directeur de la Cameroon Radio Television (CRTV), il est en détention provisoire depuis le 29 juillet 2016. Trois ans et demi de détention provisoire…

C’est énorme. Il n’y a tout simplement aucun cas de journaliste en Afrique subsaharienne, si ce n’est en Érythrée, qui fait l’objet d’un tel traitement. Là encore, on a un habillage de crime économique. C’est un dossier qui est vide, preuve en est : 27e audience prévue à la fin du mois prochain. C’est un procès qui n’avance pas parce que ce monsieur fait l’objet d’un traitement politique. On lui reproche son indépendance d’esprit, on lui reproche sa liberté de ton. Cela fait trois ans et demi que cela dure et Reporters sans frontières est pleinement mobilisée pour que ce monsieur puisse avoir un procès et puisse être remis en liberté.

De manière générale, est-ce qu’on voit une évolution de la carte de ces attaques contre la liberté de la presse en Afrique ?

Déjà de manière générale, la situation reste extrêmement préoccupante dans le sens où 22 pays sur 48 sont encore classés en noir ou en rouge, ce qui signifie que la situation est très grave ou extrêmement préoccupante. Après quand on regarde plus dans le détail, on s’aperçoit que de plus en plus de pays ont recours aux nouveaux types et aux nouveaux instruments de censure, les coupures internet. Plus de la moitié des pays de la zone y ont eu déjà recours au cours des quatre, cinq dernières années. Donc, c’est vraiment un outil qui est à la mode. Ensuite, ce qu’on observe aussi, c’est que des pays où les journalistes et les médias ont été, pendant des années, malmenés par le régime -je pense à la Gambie, à l’Éthiopie-, ont connu un souffle nouveau à la faveur d’un changement de régime. Dans une moindre mesure, en République démocratique du Congo, on a senti au moins dans le discours des autorités pour l’instant, une volonté d’ouverture et une volonté également de réformer la loi qui est extrêmement répressive qui est la loi de 1996 en RDC. Et on attend que ces changements soient institutionnalisés. Finalement, les journalistes et les médias africains sont aussi très dépendants de la volonté politique qu’il y a de mettre en œuvre des changements en faveur de la liberté de la presse.

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