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Invité Afrique

Îles Éparses: R. Labévière prône «une coopération partagée de la zone maritime» en conflit

Audio 07:38
Richard Labévière est l'auteur du livre «Reconquérir par la mer», publié chez Temporis.
Richard Labévière est l'auteur du livre «Reconquérir par la mer», publié chez Temporis. Capture d'écran/reseauinternational.net

Il y a un an, à Paris, les deux présidents français et malgache s'étaient promis de parvenir à une solution commune sur les îles Éparses avant la date du 60e anniversaire de l'indépendance de Madagascar, c'est-à-dire avant ce vendredi. Mais depuis un an, ça bloque et d'ici ce 26 juin, rien ne sera signé. Pour Richard Labévière, qui a été rédacteur en chef à RFI et qui publie Reconquérir par la mer chez Temporis, il y a d'autres solutions que la restitution de ces îles à Madagascar...

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RFI : À l’approche du soixantième anniversaire de son indépendance, Madagascar multiplie les démarches pour ce que son gouvernement appelle « la restitution des îles Éparses », au large de la Grande Île. Est-ce que cette revendication est fondée, historiquement ?

Richard Labévière : Historiquement, elle est parfaitement fondée, puisque la France a sorti les îles Éparses du paquet de l’indépendance, deux jours avant l’indépendance de Madagascar, si bien que c’est une vieille revendication de Madagascar. Il est clair que, devant une cour arbitrale, il y a fort à parier que la France perdrait cette confrontation, c’est clair. Cela dit, il y a d’autres solutions.

Oui, c’est-à-dire que les îles Éparses étaient considérées jusqu’au 1er avril 1960 comme des dépendances du territoire de Madagascar qui était alors une colonie…

Tout à fait. Et ces îles, qui sont dans le canal du Mozambique, sont stratégiques à double titre, pour des raisons de défense et de sécurité, puisque l’on est sur un axe de trafic de drogue qui va du Pakistan jusqu’en Afrique du Sud. Et de manière plus transversale, sur des flux de trafics d’êtres humains et sur des zones de pêche illégale, où beaucoup de bateaux de pêche industrielle -chinois notamment- viennent racler les fonds pour la crevette rose, et sur les côtes du Mozambique et de Madagascar, pour couper les arbres et le bois de rose. Donc on est dans une zone qui réclamerait un minimum de coopération maritime.

Et vous dites qu’il y a une solution, c’est cela ?

Oui, il y a une solution. C’est à dire que la question, ce n’est pas le tout ou le rien, ce n’est pas un-zéro, noir-blanc… Ce n’est pas le fait de céder les îles Éparses à Madagascar, étant entendu que, derrière, sont à la manœuvre la Chine, voire la Russie, mais aussi l’Afrique du Sud, qui essaie de pousser la France hors de la zone, au nom d’une morale anticoloniale, alors que la possession des îles Éparses françaises s’est faite surtout par les corsaires et les marins, sans qu’elle ne soit rattachée à un passé colonial. Le président Macron l’avait évoqué avec les autorités malgaches, la solution, c’est peut-être une coopération partagée sur, justement, la sauvegarde maritime dans cette zone et notamment la police des pêches. Or, la marine malgache ne dispose pas de moyens suffisants, des avisos, des patrouilleurs, des escorteurs, pour faire la police des pêches et pour maintenir le droit international de la mer dans cette zone fortement criminogène.

La solution serait peut-être sur le modèle de ce qui a failli être conclu entre la France et l’île Maurice, il y a dix ans, au sujet d’une autre île de la sous-région qui est l’île de Tromelin. C’est cela ?

Exactement. Le précédent entre Maurice et la France sur l’île de Tromelin peut faire jurisprudence, d’une certaine façon. Ce modèle pourrait être appliqué entre Madagascar et la France sur les îles Éparses. Cela déboucherait sur un programme de coopération maritime pour justement faire la police des pêches et assurer la sauvegarde maritime et côtière de cette zone absolument stratégique.

C’est vrai qu’il y a un an, les deux présidents français et malgache se sont promis de parvenir à une solution commune d’ici vendredi prochain. Mais en octobre dernier, lors d’une visite sur l’une des îles Éparses, Emmanuel Macron a déclaré : « Ici, c’est la France ». Et puis le mois dernier, sur RFI et France 24, Andry Rajoelina a affirmé, au contraire : « Madagascar veut la restitution des îles Éparses ». Est-ce que les deux positions ne sont pas irréconciliables ?

Disons que là, il y a de l’inflation verbale pour des raisons politiques. Et Andry Rajoelina en a fait un dossier de politique intérieure, essentiel pour lui, vu qu’il est confronté à d’autres problèmes et d’autres difficultés politiques. Donc une des solutions dans ce cas, sur le plan politique malgache interne, c’est bien évidemment de dériver sur une revendication nationaliste. Sur le plan politique, c’est toujours très favorable pour l’opinion intérieure. Maintenant, il est certain que, de toute façon, au-delà du fait de saisir une cour arbitrale ou de pousser la procédure à la Cour internationale de justice à La Haye -ce qui prendrait des années-, il est clair que la raison et le pragmatisme voudraient que l’on puisse revenir à cette proposition de coopération de sauvegarde maritime et de police des pêches, tel que l’a formulé le président Macron aux autorités malgaches. Et c’est ce que fait la Marine nationale avec beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest. Là aussi, cela constitue un modèle dans la zone Corymbe, qui va de Dakar à Libreville.

Avec les îles Éparses, la France est souveraine sur tout le couloir central du canal du Mozambique. Ce détroit est réputé très riche en hydrocarbures, en gaz, en pétrole… Est-ce que l’on ne va pas inévitablement, dans les années qui viennent, vers une escalade pétrolière entre Antananarivo et Paris ?

Oui, ce sont effectivement ces enjeux d’hydrocarbures, de gaz et de pétrole qui tendent et qui durcissent le dossier. Et une fois encore, la Chine est à la manœuvre. Et la Chine a d’ores et déjà fait des propositions très précises aux autorités malgaches pour l’exploitation de ces gisements offshore de gaz et de pétrole.

Dans votre livre « Reconquérir par la mer », vous écrivez que, derrière le terrorisme jihadiste, la Chine représente la deuxième menace pour la France dans le monde. Est-ce que vous ne fantasmez pas un peu sur ce que l’on appelait il y a cinquante ans le « péril jaune » ?

(Rires) Oui, mais effectivement, sans parler de péril jaune, il ne faut pas être naïf et il faut regarder derrière les routes de la soie. La Chine avance ses pions stratégiques. Et en 2017, le président Xi-Jinping a inauguré la première base militaire chinoise à l’étranger à Djibouti, avec une capacité de 10 000 hommes, une zone franche de plus de 50 hectares. Le concept chinois, c’est le civil d’abord et le militaire ensuite. Dans le sillage d’activités commerciales chinoises des fameuses routes de la soie et de leurs routes maritimes, on voit une hégémonie militaire très claire s’affirmer.

Ce que vous appelez « la stratégie du collier de perles »…

Oui, absolument. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, en Méditerranée, on croise plus de frégates chinoises et turques que de bateaux militaires britanniques ou américains.

Vous écrivez que, face à la Chine, la France baisse la garde. Mais au contraire, est-ce que la présence militaire française à Djibouti, à Abou Dhabi, à La Réunion, ce n’est pas la preuve que la France maintient ses positions dans l’océan Indien ?

Non, je ne dis pas que la France baisse la garde, mais il y a un danger en termes de moyens. Parce que, compte tenu d’une certaine austérité des budgets publics pour assumer la gestion, la sûreté et la défense de l’espace maritime français –plus de 11 millions de kilomètres carrés, le deuxième espace maritime au monde–, à un moment donné, il y a un point de rupture et il faut des bateaux. Il faut des frégates de premier rang, il faut des porte-hélicoptères, des porte-avions, des sous-marins… Il faut des moyens militaires pour défendre la souveraineté française sur ce deuxième domaine maritime du monde.

Et pensez-vous qu’il y a quelques jours, face à la marine turque, la marine française a manqué de moyens en Méditerranée ?

Non, elle n’a pas manqué de moyens. Dans l’incident qui s’est produit le 10 juin au large des côtes de Libye entre la frégate Courbet, qui participait à une mission de surveillance de l’Otan, et deux frégates de premier rang anti-aériennes turques, la France n’a pas manqué de moyens. Simplement, Le Courbet a été illuminé, c’est-à-dire ciblé radar, cela correspond à un tir de première sommation. Le Courbet a décroché. Le Courbet s’apprêtait à essayer de contrôler un cargo turc qui amenait des armes en violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, et donc la France n’a pas voulu entrer en confrontation avec la marine turque. Mais disons que c’est un rappel réel qu’aujourd’hui, pour la sécurité en Méditerranée, compte tenu des volontés hégémoniques de la Turquie sur l’Afrique du nord –comme elle le fait en mer Rouge, en Asie centrale et sur la corne de l’Afrique–, il y a nécessité d’avoir des bateaux et des frégates de premier rang de la marine nationale, pour assurer la liberté de navigation, le droit international maritime, et aussi pour essayer de casser les filières de migrations clandestines et de trafic d’armes à destination de la Libye.

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