«Une aiguille nue», par Nuruddin Farah

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La couverture de livre "Une aiguille nue"
La couverture de livre "Une aiguille nue" Terres d'écritures

Condamné à l'exil pendant de nombreuses années, le romancier somalien Nuruddin Farah a élevé à travers son œuvre magistrale d'une quinzaine de romans et d'essais un monument émouvant à la mémoire de son pays natal plongé dans une guerre civile interminable. La Somalie, le « pays qui est dans ma tête » était déjà le protagoniste de son premier grand roman « Une aiguille nue », paru en 1976. Inspiré d'« Ulysse », ce roman raconte un récit joycien de pérégrinations dans les rues de Mogadiscio, sur fond d’amours perdus et de réflexions sur les heurs et malheurs d’une société somalienne à la dérive. Un classique des lettres africaines post-indépendance à découvrir ou redécouvrir.

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Un roman joycien

A naked needle, traduit en français sous le titre d'Une aiguille nue, est l'un des premiers grands romans sous la plume de l'écrivain somalien Nuruddin Farah. Auteur aujourd’hui d’une quinzaine d’ouvrages de fiction et d’essais, récipiendaire de nombreux prix littéraires à travers le monde, Farah est considéré comme l’un des écrivains anglophones les plus importants de notre temps.

C’est en 1970 que Farah publie son premier roman intitulé  Née de la côte d’Adam (Hatier, 1987). On y trouve une dénonciation en règle de la société patriarcale somalienne, à travers le destin d’une jeune adolescente condamnée à un mariage forcé. Dans la foulée, le romancier publia, en 1976, son second roman A Naked Needle. C’est un récit très moderne et expérimental qui raconte un jour dans la vie de son protagoniste, sur le modèle d’Ulysse de James Joyce. D’où ce qualificatif de «  roman joycien ».

Un roman politique

Ce roman  a défrayé la chronique lors de sa parution en 1976.  En fait, ce livre qui propose au premier plan une chronique amoureuse, est aussi un roman politique. L’histoire que Farah raconte a pour cadre la fin de la démocratie en Somalie avec l’installation d’un régime militaire, après le coup d’Etat du 21 octobre 1969 perpétré par le général Siyaad Barré. Tout en donnant à voir les espoirs incertains suscités par cette révolution d’inspiration marxiste-léniniste qui avait secoué le pays après l’indépendance, le roman se signale à l’attention par sa mise en scène ironique de l’aliénation et la décadence de la classe dirigeante somalienne. L’auteur pointe également du doigt la corruption et le népotisme ambiants.

Tout cela n’était pas, comme on peut l’imaginer, du goût des censeurs du régime qui avaient ce jeune écrivain subversif à l’œil depuis plusieurs années. L’éditeur de Farah avait différé la publication d’Une aiguille nue pour éviter des ennuis à l’auteur. Or les ennuis vont commencer dès le lendemain de la publication du livre en 1976. On peut dire que du jour au lendemain le monde de Nuruddin Farah s'était effondré !

L’écrivain se trouvait à l’époque à l’étranger. Le jour où il devait prendre son avion à Rome pour rentrer au pays, il reçut un coup de fil de son frère aîné lui annonçant que son livre avait été saisi et mis à l’index par le régime. Il était désormais persona non grata dans son propre pays. Selon son entourage, le dictateur Siyaad Barré aurait juré de le réduire en charpie s’il osait remettre les pieds en Somalie. « Oublie la Somalie et tiens- la pour morte et enterrée : ce pays n’existe plus pour toi », tels furent les derniers conseils du grand frère.  « Nuruddin Farah n’oubliera jamais ces quelques secondes qui ont fait de lui un éternel errant, une icône de l’écrivain en exil », a raconté l’écrivain djiboutien Abdourahman Waberi dans sa préface à la version française du roman incriminé. Paradoxalement, c’est peut-être cet exil qui va durer 22 ans, qui a fait de Farah cet immense écrivain qu’il est devenu.

Un roman intellectuel et impressionniste

Il n’y a rien dans ce roman qui méritait cette censure injustifiable. D’ailleurs, l’écrivain lui-même a longtemps refusé que son livre soit réédité, estimant qu’il ne constituait pas une réponse adéquate « au défi redoutable posé par un régime tyrannique ».

Pour les critiques, c’était un livre avant tout littéraire, «  Une aiguille nue est le premier grand roman d’introspection venant d’Afrique» a-t-on pu lire dans les journaux. Son originalité réside dans sa narration en «  stream of consciousness », technique du flux de conscience empruntée à James Joyce, mêlant la pensée intime du personnage principal et les événements rapportés.

Le roman raconte les déambulations du protagoniste Koschin, à travers un espace qui est à la fois mental et géographique. En attendant l’arrivée de sa fiancée anglaise, Nancy, à qui il avait fait autrefois la promesse de l’épouser, le héros erre dans les rues de la capitale, Mogadiscio d’avant la guerre civile. Le récit des amours et des désamours de Koschin est ponctué de constats ironiques et caustiques sur les mœurs de la « privilendgenttzia », la classe dirigeante somalienne aliénée et corrompue. 

Roman intellectuel et impressionniste, Une aiguille nue préfigure déjà cette narration à mi-chemin, entre nostalgie et subversion, qui est devenue la marque de fabrique de la fiction de Nuruddin Farah.

Une aiguille nue, de Nuruddin Farah, a été traduit de l’anglais par les éditions L’or des fous.

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