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Littérature classique africaine

«Terre somnambule», par Mia Couto

Audio 05:29
L'écrivain mozambicain Mia Couto, en 2015, reçu par la librairie Millepages de Vincennes, en région parisienne.
L'écrivain mozambicain Mia Couto, en 2015, reçu par la librairie Millepages de Vincennes, en région parisienne. FRANCOIS GUILLOT / AFP

« Je suis un Blanc qui est Africain ; un athée non pratiquant ; un poète qui écrit en prose ; un homme qui a un nom de femme ; un scientifique qui a peu de certitudes sur la science ; un écrivain en terre d’oralité. » Ainsi parle le Mozambicain Mia Couto, l'un des romanciers africains contemporains les plus connus. Traduit dans une vingtaine de langues, à la fois poète et conteur, biologiste de profession, Couto livre à travers son œuvre romanesque riche d’une dizaine de titres mémorables, l’histoire de son pays, ses tragédies et la formidable résilience de son peuple. Son premier roman, Terre somnambule qui raconte en témoin engagé l’indépendance du Mozambique et de la guerre civile meurtrière qui s’est ensuivie, est le sujet de la chronique littéraire du jour.

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Quand on évoque la littérature africaine, on imagine des livres en français, en anglais, voire même en arabe comme les romans de l’Egyptien Alaa Al-Aswany ou La Saison de la migration vers le nord du Soudanais Tayeb Salih. Mais on pense rarement au champ portugais dont relève le Mozambicain Mia Couto.

«Terre somnambule», de Mia Couto.
«Terre somnambule», de Mia Couto. Albin Michel

Romancier africain, mais d’origine européenne, l’auteur de Terre somnambule s’inscrit dans une riche tradition littérature lusophone née de quasiment cinq siècles de présence portugaise en Afrique. Le Cap Vert, l’Angola et le Mozambique ont donné quelques-uns des grands écrivains de langue portugaise dont les plus connus sont le Cap verdien Balthazar Lopes, les Angolais Pepetela et Ondjaki. Le Mozambique où on pratique une langue classique, proche du portugais chaud et inventif du Brésil, a donné des romanciers tels que Mia Couto, mais aussi des poètes, notamment José Craveirinha, Virgilio de Lemos ou encore Heliodoro Baptista dont les oeuvres s’inspirent de la poésie de la négritude. Beaucoup pensent qu'il y a quelque chose dans le rythme de la vie mozambicaine, dans ses paysages qui fait que ce pays compte un nombre étrangement élevé de poètes parmi ses écrivains.

Fils lui-même d’un poète connu, Fernando Couto, qui avait fui le Portugal de Salazar, Mia Couto, né au Mozambique en 1955, a lui ausi débuté sa carrière littéraire en écrivant de la poésie. Aujourd’hui encore, l’homme aime se définir comme « un poète qui écrit en prose ». Ce ton poétique et onirique qui caractérise l’écriture du Mozambicain n’est sans doute pas étranger au succès de son premier roman Terre somnambule, qui l’a fait connaître.

Entre guerre et paix

Terre somnambule est un roman sur la guerre civile mozambicaine, mais on est ici loin d’un récit réaliste et militant sur la guerre. Anti-colonialiste dans l’âme, Mia Couto s’était engagé dans les années 1970 aux côtés du Frelimo, le Front de libération du Mozambique, dans la lutte visant à arracher son pays du joug colonial portugais. Après l’indépendance survenue le 25 juin 1975, le Mozambique a connu seize années de guerre civile, opposant le Frelimo, le parti au pouvoir, à la Renamo, appuyée par la Rhodésie et l’Afrique du Sud, bastions du pouvoir blanc en Afrique et viscéralement anti-communistes.

Il n’est sans doute pas accidentel que Terre somnambule paraisse en 1992, l’année des accords de paix entre les frères ennemis mozambicains. Or ce roman ne raconte pas la guerre en tant que telle, mais ses conséquences psychiques sur les hommes et les femmes. Victimes d’atrocités et de souffrances causés par le conflit, les protagoistes du roman vont devoir se reconstruire en établissant des liens avec les autres selon de nouvelles logiques de filiation et de présence dans l’espace-temps. C’est ce processus de renaissance qui est raconté dans ce beau livre, à travers le parcours allégorique d’un vieil homme et d’un jeune adolescent cheminant sur une route déserte, sur fond de guerre et dévastations. 

Errance et réinvention de soi

Ce duo de vieillard et jeune adolescent qui sont les principaux protagonistes du récit, s’appellent Tuahir et Muidinga respectivement. Abîmés par la vie et des années de guerre, ils se sont enfuis d’un camp de réfugiés où ils mouraient de faim et de promiscuité avec les agonisants. Ils sont condamnés à l’errance et à l’oubli, comme le titre du roman semble le suggérer.

Le livre s’ouvre sur ce couple improbable marchant sur une route défoncée, « s’étendant par-delà des siècles », écrit Couto. Tout autour, un paysage de désolation où pourrissent des voitures incendiées et des restes de pillage. Epuisés par la marche, les deux hommes s’arrêtent devant un car-brousse aux tôles incendiées avec des cadavres des passagers carbonisés gisant encore à l’intérieur. Malgré l’odeur de la chair brûlée et la peur de voir les bandits revenir, le vieillard et l’enfant décident de passer la nuit dans le car.

En cherchant la nourriture dans la valise d’un des passagers tués, ils tombent sur des cahiers miraculeusement intacts d’un certain Kindzu. La lecture à haute voix de ce qui révèle être un journal intime, réparti en onze cahiers, tiendra le duo éveillé des nuits durant. Mettant en scène, à travers des évocations détaillées des traditions et des mythes, l’ambition de son auteur de renouer avec l’esprit des guerriers justiciers ancestraux, ce récit de l’inconnu fait écho à la quête identitaire des protagonistes, surtout à celle du jeune Muidinga qui a été arraché à sa famille par la guerre. L'adolescent trouvera dans les cahiers de Kindzu la clé de son destin.

Souffrance et catharsis

Salué comme la révélation de la littérature lusophone contemporaine lors de sa parution en 1992, Terre somnambule a connu un véritable succès d’estime. La critique a souligné l’intelligence de sa construction en abîme très délicate et maîtrisée, débouchant dans les dernières pages du livre sur la fusion des deux intrigues parallèles. Les lecteurs de ce roman ont également été sensibles à l’écriture poétique de Mia Couto qui puise ses images, ses métaphores aux racines de la tradition orale mozambicaine, tout en fleuretant avec le réalisme magique des latino-américains. 

Mais la principale force de ce roman réside peut-être dans sa vision humaniste et cathartique, exorcisant les séquelles douloureuses de la mémoire collective mozambicaine à coup de sortilèges littéraires. Ceci est bien sûr cohérent avec la devise de l’auteur : «  Je suis un pessimiste, mais avec beaucoup d’espoirs ».


Terre somnambule, par Mia Couto. Traduit du portugais par Maryvonne Lapouge-Pettorelli. Editions Albin Michel, Paris, 1994

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