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Littérature classique africaine

«Cahier nomade», par Abdourahman Waberi

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Portrait de l'écrivain Abdourahman Waberi
Portrait de l'écrivain Abdourahman Waberi Crédits: Michael Setzfandt

Romancier, nouvelliste, essayiste, poète et aujourd’hui professeur de littérature française et francophone aux Etats-Unis, Abdourahman Waberi appartient à la génération d’auteurs africains d’après la décolonisation. Lyrisme, fable et humour sont les marques de fabrique de son écriture qui a renouvelé la littérature africaine à l’orée du XXIe siècle. L’un des tous premiers titres de Waberi, Cahier nomade a permis d’asseoir la réputation de cet auteur devenu une figure incontournable de ce qu’on appelle désormais la « littérature monde » en français.

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Composé de treize textes brefs, Cahier nomade d’Abdourahman Waberi est une œuvre atypique, à mi-chemin entre contes, nouvelles, poèmes en prose, souvenirs personnels, récits de critique sociale et politique. Avec pour point de départ la nostalgie de l’auteur pour son Djibouti natal. Voici comment il parle de son pays : « Djibouti, mon pays inabouti, mon dessein brouillon, ma passion étourdie…  »

«Cahier nomade», de Abdourahman Waberi.
«Cahier nomade», de Abdourahman Waberi. Editions Le serpent à plumes

Au moment de la parution de Cahier nomade en 1996, l’écrivain était exilé en France depuis une dizaine d’années. Il vivait à Caen, en Normandie. « La mélodie du crachin normand sur l’ardoise de Caen » n’a rien à voir, aimait-il raconter, avec le « ciel sans hiver » sous lequel il avait grandi. Cette nostalgie des lieux de l’enfance, des proches restés au pays, des mythes et des arômes d’antan a été, semble-t-il, le véritable ressort de la venue à l’écriture de cet auteur pas comme les autres.

La génération postcoloniale

Les textes de Waberi, profondément nostalgiques, portés par une langue très travaillée, font entendre une voix neuve et personnelle dans la littérature africaine. C’est une écriture en rupture avec les romans souvent politiques et épiques des Sony Labou Tansi, des Ahmadou Kourouma ou autres Mongo Beti.

Les historiens de la littérature ont parlé de l’entrée en scène de la troisième génération d’écrivains africains, qui n’ayant pas grandi sous la colonisation, sont intellectuellement disponibles pour traiter des sujets moins idéologiques. C’est le cas d’Abdourahman Waberi qui a douze ans lorsque Djibouti accède à l’indépendance. En 1994, il publie son premier recueil de nouvelles, intitulé Le Pays sans ombre qui a reçu un accueil enthousiaste, à cause justement de l’originalité de son style et de ses thèmes. Il sera suivi de Cahier nomade, une œuvre sophistiquée et subtile. L’écrivain continue ici d’explorer cet espace à la fois imaginatif et géographique qui est le sien, avec peut-être une plus grande maîtrise de sa technique de narration qui mêle ironie, poésie,  imagination et richesse des notations sensuelles.

Ce qui est nouveau dans la prose poétique de Waberi, c’est la place qu’il accorde  à l’évocation de son univers personnel et intime, qui sert de filtre à travers lequel l’auteur nous donne à voir le réel. Trois thèmes dominent dans ces pages : la nostalgie du pays natal, la dérive sociale et politique et enfin la tentation du nomadisme qui est illustré par le titre du recueil : Cahier nomade. Plus qu’un thème, le nomadisme est une manière d’être chez cet auteur né aux portes du désert, une sorte de ligne d’horizon sur laquelle danse le chamelier dont la figure fantasmée, allégorisée, hante sa prose.

Lyrisme fiévreux

Or si la nostalgie est essentielle à son écriture, elle n’exclut guère la lucidité avec laquelle l’auteur fait la chronique de sa terre africaine, se souvenant notamment du passage inopiné du général de Gaulle en 1966 dans ce « confetti de l’Empire » qu’était alors Djibouti vu de Paris. Et de raconter la terrible répression qui s’abattit sur les indépendantistes impertinents dès le lendemain du départ du général-président. Lucidité aussi dans la narration des souffrances endurées par les femmes. Certes, ce n’est pas un sujet exactement nouveau, mais en faisant le choix esthétique de raconter à la première personne le lot peu enviable des femmes de la Corne de l’Afrique, l’écrivain permet au lecteur de s’identifier à la narratrice, et peut-être même d’éprouver dans sa chair les traumatismes imposées aux femmes dans une société patriarcale.

Chacun des treize textes de ce recueil est un concentré de lyrisme fiévreux, débordant de vérité. Le ton varie d’une nouvelle à l’autre, gravité alterne avec légèreté, sarcasme avec tendresse, comique avec tristesse infinie et deuil. Dans cette dernière veine, difficile de ne pas être sensible au récit que l’auteur livre de son père, mort en 1994 et à qui l’ouvrage est dédié. « Feu mon père, reviens ! » est un texte infiniment poignant. Il évoque le défunt qui fut chanteur et vendeur officiel de khat, et mêle avec une admirable économie de moyens les images du deuil, du désespoir et la nostalgie d’un bonheur à jamais perdu. La nouvelle met en exergue les mots de l’Italien Cesare Pavese : « La mort a pour tous un regard / La mort viendra et elle aura tes yeux ». Cette citation dévoile la nature profondément littéraire de l’écriture de Waberi chargée de lectures multiples et réellement universelle dans son inspiration.


Cahier nomade, par Abdourahman Waberi. Edition Le Serpent à Plumes, 136 pages. Disponible en collection poches.

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