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Littérature classique africaine

«Sozaboy», de Ken Saro-Wiwa

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«Sozaboy» de Ken Saro-Wiwa.
«Sozaboy» de Ken Saro-Wiwa. Editions Actes Sud

Nous connaissons le Nigérian Ken Saro-Wiwa comme militant écologiste qui, on s'en souvient, paya de sa vie son engagement contre les ravages environnementaux causés par les compagnies pétrolières dans le delta du Niger, sa région natale. Le 10 novembre 1995, il fut pendu haut et court par le régime de Sani Abacha qui se sentait visé par son combat acharné contre la corruption des puissants au Nigeria et «  la mafia pollueuse de Shell  ».  On connaît moins bien l’écrivain Ken Saro-Wiwa, conteur à la verve exubérante, romancier, poète et scénariste, qui fut le président de l’Association des écrivains nigérians. Il fut surtout l’auteur de « Sozaboy », un grand roman contre la guerre, «  l’un des meilleurs que le XXe siècle ait produit  », selon le romancier anglais William Boyd qui a préfacé l’ouvrage.

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Publié en 1985, Sozaboy de Ken Saro-Wiwa compte parmi les grands classiques de la fiction africaine contemporaine. Ce roman réactualise la figure tragique de l’enfant-soldat. «  L’enfant-soldat est le personnage le plus célèbre de cette fin du vingtième siècle », a écrit l’Ivoirien Ahmadou Kourouma dans son roman Allah n’est pas obligé, qui a, lui aussi raconté, les heurs et malheurs des gamins guerriers souvent enrôlés de force, dans les innombrables guerres sur le continent africain.

L’enfant-soldat

Depuis les années 1970, l’Afrique a été un terrain miné par des conflits et des guerres meurtrières. Le relais de l’horreur est passé du Biafra à la Libye en passant par le Liberia, la Sierra Léone, le Rwanda, le Congo-Brazzaville, l’ex-Zaïre, la Côte d’Ivoire, sans oublier l’Ethiopie, l’Erythrée, la Somalie, la Libye… Tout comme Stendhal ou Tolstoï en leur temps, les romanciers africains ont puisé dans ces guerres tragiques qui ont ensanglanté leur continent, leurs nouveaux sujets de prédilection. Ces thèmes ont succédé aux thématiques de la négritude, les quêtes identitaires postcoloniales ou encore les lendemains des indépendances qui déchantent, sujets qui ont dominé tour à tour le champ littéraire africain.

Dans la littérature de guerre en Afrique, la figure de l’enfant-soldat occupe une place centrale, comme en témoignent les couvertures des romans des années 1990-2000 affichant des jeunes enfants armés de kalach ou de fusil. Ces romans racontent la tragédie de ces guerriers dérisoires et effrayants, certains allant parfois jusqu’à faire de ces derniers des narrateurs naïfs de leurs propres destins catapultés dans l’univers absurde de la guerre. C’est ce récit qu’on lira dans les pages hallucinées de Sozaboy. Son titre est révélateur des enjeux linguistiques et idéologiques de ce roman puissant et extraordinairement inventif, surtout sur le plan de l’écriture.

«  L’anglais pourri »

De l’aveu des critiques en général, ce qui fait le succès de Sozaboy, c’est son emploi d’un langage parlé, que l’auteur qualifie de  «  l’anglais pourri ». Ce langage est proche du créole, parlé par des jeunes soldats dans les cantonnements, mêlant le pidgin nigérian, le mauvais anglais, mâtiné d’expressions idiomatiques. Le titre du roman «  Sozaboy » illustre l’inventivité de ce langage populaire : «  soza  », dérivé de « soldier » en anglais parlé, adjoint au suffixe «  boy », est un néologisme pour dire «  l’enfant-soldat », avec le pouvoir évocateur en plus.

Ken Saro Wiwa raconte la guerre, mais aussi l’innocence perdue. Il y a quelque chose d’un parcours initiatique dans ce roman. Les jeunes partent à la guerre la fleur au fusil, avant de découvrir l’horreur, les bains de sang, les dévastations. C’est ce qui arrive à Méné, surnommé «  le pétit minitaire  », qui est le héros de Sozaboy.  Jeune apprenti chauffeur de quatorze ou quinze ans, Méné vit avec sa mère à Doukana, une ville imaginaire dans le Nigeria de l’Est. Il est éperdument amoureux de la belle Agnès, serveuse au bar local et fille aux plus jolis seins à cent lieues à la ronde, ce qui lui vaut le surnom de « vraie fille avec ampoules 100 watts ».  Méné s’empresse de l’épouser.

C’est pour faire plaisir à sa dame qui n’aime que les hommes de bravoure, capables d’écraser l’ennemi et de la protéger, qu’il va s’enrôler dans l’armée sécessionniste du Biafra contre les soldats fédérés. Il porte fièrement l’uniforme et pose devant sa voiture, fusil au poing, avant dé découvrir, chemin faisant, le vrai visage de la guerre : razzias, bombardements, bains de sang, cadavres d’enfants abandonnés, villages décimés, dévastés.  Nous assistons dans la dernière partie du roman  à une véritable descente aux enfers, vue et racontée à travers les mots en pleine déréliction («  l’anglais pourri  ») de Mené. Cette adéquation du fond et de la forme est un véritable exploit littéraire, qui fait dire au préfacier William Boyd que ce roman « demeure à son avis le monument littéraire par excellence sur la guerre  ».

«  Ennemi, ennemi  »

Plus précisément, sur la guerre du Biafra. Sozaboy a pour cadre la guerre civile nigériane qui éclata en 1967 et fit un million de victimes au bas mot, surtout parmi la population civile morte dans les bombardements, mais aussi de famine et de maladie. Cette guerre qui n’est pas explicitement nommée dans le texte, est racontée dans toute son horreur, du point de vue de Méné qui est le narrateur de ce roman. Personnage attachant et naïf, il décrit de façon particulièrement poignante l’absurdité de la guerre civile dont il ne comprend pas tous les tenants et les aboutissants. Il les comprend d’autant moins que, n’étant pas issu de la communauté igbo qui voulait s’affranchir du Nigeria, il a l’impression de s’être fait piéger par une sécession qui n’était pas tout à fait la sienne. Qui est cet ennemi contre lequel il a pris les armes ? « Ennemi. Ennemi. Je connais pas c’est quoi ce type-là ressemble même. Ou bien est-ce que il est comme Hitla ?  », s’interroge le protagoniste.

La question se pose car Méné n’appartient pas à la communauté igbo qui voulait se séparer du Nigeria. Cette confusion contribue à la tragédie finale dont on ne révèlera pas la teneur ici pour ne pas décourager les futurs lecteurs. Je ne résiste pas toutefois à la tentation de citer les dernières phrases du héros dans son « anglais pourri », mais riches en maturité et en expériences. Voici ce qu’il dit : « Et j’étais là penser la façon je faisais mon malin avant de partir pour faire minitaire et prendre nom de Petit Minitaire. Mais maintenant si n’importe qui parle n’importe quoi sur affaire de guerre ou même de combat, je vais seulement courir, courir, courir, courir et courir…  ».  

Après avoir lu Sozaboy, on ne dira plus jamais : «  Mon Dieu, que la guerre est belle !  »


Sozaboy, par Ken Saro Wiwa. Traduit de l’anglais par Samuel Milongo et Amadou Bissiri. Editions Actes Sud, 313 pages. Lire en édition poche.

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