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Littérature classique africaine

«Territoires», par Nuruddin Farah

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«Territoires», de Nuruddin Farah.
«Territoires», de Nuruddin Farah. Editions Le serpent à plumes

Paru en anglais 1986, Territoires est considéré comme l’un des romans les plus aboutis du Somalien Nuruddin Farah. Roman politique par excellence, il raconte la guerre, la paix et des parcours individuels semés d’obstacles, sur fond de nationalisme montant au sein d’une population somalienne minée par des rivalités de clans. Il y a dans ce roman des prémices des turbulences qui vont conduire à la guerre civile somalienne. 

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Un romancier errant

Originaire de la Somalie, Farah est l’un des monstres sacrés de la littérature anglophone contemporaine. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans, d’essais, de nouvelles, traduits à travers le monde et primés par des prix prestigieux tels que le «  Neustadt International Prize for Literature », considéré comme la dernière étape avant le prix Nobel. Âgé de 75 ans, l’homme a passé l’essentiel de sa vie en exil, en Europe d’abord, puis en Afrique. Il partage son temps aujourd’hui entre l’Afrique du Sud où il vit depuis 1999 et les États-Unis où il est régulièrement invité à donner des cours de « creative writing ».

Farah a publié ses premiers romans à la fin des années 1960, au lendemain de l’indépendance dont on a célébré le 1er juillet dernier le soixantième anniversaire. Très critiques envers les régimes qui se sont succédé en Somalie, ces romans avaient fortement déplu au général Siyaad Barré au pouvoir à Mogadiscio depuis 1969, obligeant Farah à partir en exil.

C’est seulement en 1996, au terme d’un bannissement qui a duré vingt-deux ans que l’écrivain a pu enfin fouler le sol de son pays natal. Mais entre-temps l’État somalien s’était effondré et le pays a été ravagé par une terrible guerre civile, en particulier la capitale Mogadiscio, détruite, dit-on, à 80%. Encore aujourd’hui, la Somalie ne s’est pas relevée de ce désastre, mais elle survit à travers les œuvres littéraires de ses romanciers, qui vivent pour la plupart à l’étranger et dont le plus éminent est bien sûr Nuruddin Farah.

« Ce pays qui est dans ma tête »

L’ambition littéraire de Farah était d’être le Balzac et le Dickens de la Somalie. L’exil a été la grande tragédie de sa vie car il l’a coupé brutalement de sa source d’inspiration. Par la force des choses, il est devenu un cosmopolite, un écrivain errant, mais il ne s’est jamais coupé intellectuellement de la Somalie, « ce pays qui est dans ma tête  », aime-t-il répéter. Récemment encore, il disait au micro de RFI qu’il lui suffisait d’activer sa mémoire et son imagination pour retrouver les paysages, les odeurs, les textures des voix, les cris et les chuchotements. Il n’a rien oublié.

Paru en 1986 à Londres, Territoires est le sixième roman de Nuruddin Farah. L’œuvre de Farah est structurée en trilogies. « Variations sur les thèmes d’une dictature africaine » est le titre de sa première trilogie. Territoires ouvre la seconde trilogie intitulée «  Sang au soleil ». Les romans réunis sous ce titre racontent des quêtes individuelles, sur fond d’une Somalie en proie aux luttes entre clans et l’irrédentisme inassouvi qui l’oppose à ses voisins. D’ailleurs, Territoires a précisément pour cadre la guerre qui a opposé en 1977 l’Éthiopie à la Somalie pour le contrôle de la province de l’Ogaden, âprement disputée par les deux pays depuis la période coloniale. Selon les observateurs, cette guerre, perdue par la Somalie, a semé les graines de la guerre civile qui va conduire à l’éclatement de la Somalie en 1991.

L'orphelin et la servante

Le roman suit le jeune Askar, déchiré entre sa « somalitude » et sa loyauté envers sa mère adoptive, la servante éthiopienne, Misra, qui l’avait recueilli quand il était encore un nourrisson, après la mort de ses parents biologiques. Nous sommes à Kallafo, dans l’Ogaden. L’action se déroule avant, pendant et après la guerre d’Ogaden. Alors que la guerre fait rage, Askar, 8 ans, est envoyé à Mogadiscio. Il débarque chez son oncle maternel et sa femme. Ceux-ci prennent en charge son éducation et lui font prendre conscience de son appartenance à la nation somalie. Ils lui font découvrir le monde adulte des cartes et des frontières, au sein duquel l’adolescent tente en vain de trouver son identité nationale et culturelle.

L’histoire est racontée a posteriori par le narrateur personnage qui se souvient de son enfance heureuse à Ogaden. Dans une langue sensuelle et belle, il évoque la tendresse quasi-fusionnelle qui l’a longtemps lié à sa mère adoptive, le conduisant jusqu’à croire que le sang menstruel de Misra était le sien. Le départ pour Mogadiscio a été une rupture brutale dans la vie du jeune homme, mais c’est surtout la guerre qui a fait de sa mère nourricière son ennemie. Il doit choisir entre sa patrie et sa mère, entre le territoire et son sens de soi plus intime, plus individuel, entre la géographie et les élans de son cœur qui font fi des frontières, Le dilemme est quasi cornélien, car en plus d’être Éthiopienne, Misra est aussi soupçonnée d’avoir trahi les combattants du Front de libération de l’Ogaden dont son fils fait partie. Le dénouement ne peut qu’être tragique.

Une imagination sophistiquée

Il faut lire ce roman pour son écriture à la fois intellectuelle et profondément sensuelle, faite de ressassements, de rêves et d’obsessions. Territoires est aussi un roman ambitieux, avec des réseaux complexes de métaphores reliant le sang, les frontières, l’Histoire. Plusieurs dimensions se superposent dans ce récit. Une de ces dimensions est évidemment allégorique, avec le personnage principal Askar, orphelin, tiraillé entre sa double allégéance, représentant la Somalie partagée entre ses différentes frontières, minée de l’intérieur.

C’est sans doute cette imagination sophistiquée de l'écrivain somalien, doublée d’une profonde empathie pour ses personnages, qui faisait dire à Nadine Gordimer que le Somalien était « l’un des interprètes les plus fins de l’expérience troublée du continent africain ».


Territoires, par Nuruddin Farah. Traduit de l'anglais par Jacqueline Bardolph. Éditions Le Serpent à Plumes, 1994, 447 pages.

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