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Littérature classique africaine

«Le Téléscope de Rachid» par Jamal Mahjoub

Audio 03:33
La couverture du «Téléscope de Rachid».
La couverture du «Téléscope de Rachid». Editions Actes Sud

Le Téléscope de Rachid est le quatrième roman sous la plume du Soudanais Jamal Mahjoub. Né dans l’Angleterre de l’après-guerre, l'écrivain a grandi à Khartoum et il vit à Barcelone, après avoir séjourné quelques années au Danemark. Auteur d’une dizaine de romans et de polars, il puise son inspiration dans les turbulences et les drames du monde postcolonial. Ses modèles ont pour nom Salman Rushdie, Kazuo Ishuguro, Timothy Mo, dont les questionnements réfléchis et audacieux sur la globalisation à l’œuvre lui servent de contrepoids à la bêtise et à la brutalité des fanatismes montants de toutes parts.

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Jamal Mahjoub est l’un des écrivains majeurs de l’Afrique anglophone. Né en 1960 d’un père soudanais et d’une mère britannique, Mahjoub a grandi à Khartoum. Il a fait des études de géologie à l’université de Sheffield en Grande-Bretagne, avant de devenir ce conteur qu’il a toujours rêvé d’être.

Difficile de savoir si Jamal Mahjoub a réussi à se faire un nom dans le domaine de la géologie qu’il a étudiée sous la pression de sa famille, mais, chose certaine, l’homme jouit aujourd’hui d’une solide réputation littéraire. Régulièrement primé pour ses ouvrages traduits en nombreuses langues, publiés en poche en français, Mahjoub est l’auteur d’une dizaine de romans, très littéraires, partagés entre l’histoire antique et turbulente du Soudan, et son propre parcours d’homme vivant entre plusieurs mondes. Depuis 2012, il s’est fait également connaître comme l’auteur de polars à succès, publiés sous le pseudonyme de Parker Billal. C’est un nom qu’il a emprunté en partie à une grand-mère anglaise passionnée de polars qui l’avaient initié aux John Creasey, les Alistair Maclean et les Desmond Bagley, les grands noms du hard-boiled anglais des années 1960-1970.

Fresque historique

Paru en 1998, longtemps avant la publication des romans policiers signés Parker Billal, Le Téléscope de Rachid est une fresque historique imaginaire, doublée d’une énigme à résoudre, un peu comme dans Au nom de la rose d’Umberto Eco, mais dont les enjeux géographiques dépassent les frontières de l’Europe médiévale.

C’est en effet entre Alger et Copenhague que se situe l’intrigue du Téléscope de Rachid. Le roman raconte les tribulations d’un érudit musulman à travers l’Europe du début du XVIIe siècle. Cette intrigue qui est enchâssée dans une enquête archéologique qui, elle, se déroule au XXe siècle. Tout commence par une découverte insolite. Lors des fouilles effectuées dans une région perdue de la campagne danoise, des archéologues découvrent dans une sépulture vieille de quatre siècles, à côté d’un squelette au crâne fracturé, un étrange étui de cuivre contenant un instrument d’orientation qu’utilisaient autrefois les marins arabes pour trouver la direction de La Mecque. L’Institut d’archéologie de Copenhague dépêche alors Hassan, l’un de ses experts, pour élucider le mystère. Celui-ci réussit à déchiffrer sur l’étui le nom du propriétaire gravé en arabe : Rachid al-Kenzy.

Lutte entre le savoir et la foi

Rachid est le personnage principal du roman. Il est le fils illégitime d’un riche négociant d’Alep et d’une esclave noire. Polyglotte, maître en astronomie, il est doué d’un savoir immense acquis auprès des érudits musulmans. Poussé par la curiosité personnelle, mais aussi par un potentat local qui lui confie la mission de lui rapporter le nouveau téléscope mis au point en Allemagne, Rachid s’embarque à Alger pour l’Europe. Pris dans une tempête, son bateau échoue sur la côte danoise. Seul rescapé du naufrage, Rachid faillit être brûlé vif par les villageois danois qui le prennent pour un messager du diable à cause de sa peau noire. Il est sauvé in extremis par le seigneur local, un certain Heinesen, qui l’emploie d’abord comme manœuvre, puis comme traducteur.

Personnage hors du commun que ce Heinesen ! Rachid est fasciné par la bibliothèque que cet ancien élève de l’astronome Tycho Brahé a constitué chez lui. Heinesen a également entrepris de construire sur son domaine un observatoire pour « démontrer ce que les Anciens savaient, (…) et ce que Copernic avait bien vu, à savoir que le soleil est au centre de toute chose ». Or, l’entreprise de Heinesen destinée à prouver l’héliocentrisme n’est pas du goût de tous, surtout de l’Église qui crie à l’hérésie, à la sorcellerie.

Heinesen, Rachid, mais également l’archéologue Hassan qui, lui aussi, rencontre le racisme dans le Jutland en cette extrême fin du XXe siècle, sont les victimes de l’ignorance et de l’obscurantisme. Avec un art consommé de la narration, Mahjoub a écrit une magnifique fable sur la sempiternelle lutte entre le savoir et la foi.

La modernité et ses fragilités

Le principal mérite de Majhoub est d’avoir su aborder en conteur les questions philosophiques, scientifiques graves qui sont au cœur de ce roman. Le Téléscope de Rachid est avant tout un livre d’aventures, aux multiples rebondissements qui tiennent le lecteur en haleine jusqu’à la fin. On le lira aussi pour ce que ce roman nous dit sur la fragilité de notre présent, à travers les lignes de fracture propres à la période de la Renaissance, une période de transition civilisationnelle comme la nôtre, où l’auteur a campé son intrigue.

Les plus belles pages de ce livre sont sans doute celles où le protagoniste prend conscience avec stupeur et tremblements de la perte de sa foi religieuse. Témoin d’un monde qui bascule, Rachid al-Kenzy incarne l’homme moderne qui a définitivement coupé les ponts avec le passé sans pour autant savoir de quoi sera fait l’avenir. Il sait seulement que pour survivre il va devoir se réinventer à « la lueur tremblante des lampes qu’on allume ».

Le téléscope de Rachid, par Jamal Mahjoub. Traduit de l’anglais par Madeleine et Jean Sévry. Actes Sud, 344 pages. Disponible dans la collection poche « Babel » des éditions Actes Sud.

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