Littérature classique africaine

À fleur de peau, par Tsitsi Dangaremgba

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«À fleur de peau» un roman deTsitsi Dangarembga.
«À fleur de peau» un roman deTsitsi Dangarembga. Éditions Albin Michel

Considérée comme une des figures de féminisme africain, la Zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga a acquis une notoriété internationale en 1988, en publiant son roman culte « À fleur de peau ». C’est un récit autofictionnel qui raconte, à travers les heurs et malheurs de son héroïne Tambudzai, les discriminations contre les femmes dans la société patriarcale au Zimbabwe. À fleur de peau est le premier volume d’une trilogie, dont le dernier volet intitulé « This Mournable Body » a été sélectionné pour le Booker Prize 2020, prestigieux prix littéraire britannique.

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La romancière zimbabwéenne Tsisti Dangaremgba s’est fait connaître en publiant en 1988 son chef-d’œuvre « Nervous Conditions », traduit en français sous le titre « À fleur de peau ». Cinéaste et grande figure du féminisme en Afrique, la romancière est aussi une femme publique et à ce titre elle a participé récemment à une manifestation pour protester contre la corruption politique dans son pays. Cela lui a valu une brève arrestation par la police zimbabwéenne.

L'arrestation de la romancière est survenue deux jours après l’annonce par le jury du Booker Prize que le dernier roman de l’écrivain zimbabwéenne, « The Mournable Body » pour l’édition 2020 du prestigieux prix littéraire britannique. Une actualité riche qui justifie qu’on reparle de « À fleur de peau », devenu un grand classique de la littérature africaine moderne.

Un roman de formation

Il s’agit d’un roman autofictionnel, campé dans le Zimbabwe colonial des années 1960, quand le pays s’appelait encore la Rhodésie. Le roman raconte le parcours initiatique d’une jeune fille noire que son père décide d’inscrire dans une école de type occidental, peu fréquentée alors par les Africains, encore moins par les filles. Cette décision qui fait suite à la mort accidentelle du frère de l’héroïne sur qui la famille fondait jusque-là tous ses espoirs, aura, comme on peut l’imaginer, des conséquences dramatiques sur le devenir de la protagoniste. Elle va la couper de ses origines, de sa langue, de sa famille, tout en lui donnant les moyens intellectuels pour se forger en tant que femme libre et moderne.

« À fleur de peau » était le premier roman publié par une femme noire au Zimbabwe. Centré autour de la question de la condition féminine dans un pays aux fortes traditions patriarcales, l’ouvrage a marqué d’emblée les esprits, conduisant Doris Lessing – elle-même issue du Zimbabwe – à déclarer : « C’est le livre que nous attendions. Il est voué à devenir un classique ». Plus récemment, « À fleur de peau » a fait partie d’un répertoire de 100 livres qui ont façonné les imaginaires contemporains, établi par la BBC.

« Briser le silence »

Malgré cette réception enthousiaste, la publication de ce roman n’a pas été facile, comme l’a raconté l’auteur. Tsitsi Dangarembga avait 26 ans quand elle a écrit ce livre. Elle avait d’abord adressé le manuscrit à des maisons d’édition zimbabwéennes. Quatre envois, quatre refus, avant d’être repêché par une maison d’édition féministe basée à Londres. Le refus s’explique par la structure patriarcale de la société zimbabwéenne. Les éditeurs de Harare n’avaient jamais eu en main des romans avec des protagonistes femmes au premier plan.

La littérature anglophone zimbabwéenne est née dans les années 1960-1970, mais longtemps la parole est restée l’apanage des hommes au sein de cette production anglophone. Les femmes sont parvenues peu à peu à « briser le silence » dans lequel elles avaient été confinées. L’audace et l’intensité des témoignages des premières femmes écrivains ont pris au dépourvu les éditeurs locaux. D’où sans doute le rejet du manuscrit de Tsitsi Dangaremgba.

Un rejet d’autant plus violent que le témoignage de la narratrice-protagoniste d’« À fleur de peau », double fictionnelle de l’auteur, commence sur un ton de révolte. Le personnage déclare qu’elle ne regrettait aucunement la mort de son frère, un événement qui lui a pourtant ouvert la porte de l’école occidentale : « Lorsque mon frère Nhomo mourut, je n'éprouvai aucun regret, se souvient-elle. Et je ne cherche pas à m'excuser de ma dureté de coeur, comme vous l'appelleriez sans doute, mon manque de sensibilité. Il ne s'agit pas du tout de cela. Je suis sensible à beaucoup de choses, à beaucoup plus de choses qu'au temps de ma jeunesse, lorsque mon frère mourut. Et ce n'est pas seulement parce que je suis plus âgée. Je ne vais pas chercher à m'excuser mais entreprendre de rapporter, tels que je m'en souviens, les faits qui conduisirent à la mort de Nhamo, les événements qui m'ont permis d'écrire ce récit ». Ce début maîtrisé donne le ton de ce roman, porté par une voix aussi puissante que sophistiquée, ce qui explique son succès.

« Névrose  » des peuples assujettis

Dans « À fleur de peau », les deux thématiques vont de pair, l’aliénation culturelle d’une part et les combats que doit livrer d’autre part la petite paysanne Tambu, l’héroïne du roman, afin d’accéder à l’éducation primaire, puis secondaire. L’éducation sera, certes, la source de sa libération, mais aussi la cause de son emprisonnement dans un système d’acculturation dont elle ne peut se libérer qu’en revenant à ses origines.

C’est cette acculturation que Jena-Paul Sartre qualifie dans sa préface aux « Damnés de la terre » de Frantz Fanon de « névrose » des peuples assujettis, qui est le véritable sujet du roman de la Zimbabwéenne, comme son titre en anglais « Nervous Conditions » semble le suggérer.


À fleur de peau, par Tsitsi Dangaremgba. Traduit de l’anglais par Etienne Galle. Paris, Albin Michel, 1992.

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