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Chronique transports

Ingrid Lescudier, l'amour mécanique

Audio 02:35
Le Bourbon Alexandre, navire de la marine marchande (photo d'illustration)
Le Bourbon Alexandre, navire de la marine marchande (photo d'illustration) Bourbon Offshore Surf
Par : Marina Mielczarek
10 mn

Cet été RFI, vous propose une série de rencontres avec des personnalités du monde du transport. Ingénieure de formation, Ingrid Lescudier est diplômée de l'École nationale supérieure maritime. À 26 ans, elle est l'une des rares officiers mécaniciennes de la marine marchande. Portrait d'une amoureuse d'outils et de mécanique.

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Un navire ça vibre, ça tangue, ça fait du bruit, ça vit quoi ! Le transport de passagers elle a donné, elle a aimé… Tout, sauf les grincheux, les jamais contents des climatisations trop chaudes puis non finalement maintenant trop froides. Soyons francs, la clientèle indécise, ça la barbe. Là, où l’officier Ingrid Lescudier est à sa place c’est en salle des moteurs, à vérifier que tout fonctionne et à se décarcasser en cas de panne.

À 14 ans, un ami de la famille la fait monter sur un navire, ce jour-là, elle a senti le déclic

Père avocat, mère ancienne consultante, rien sinon la voile qu’elle pratique encore l’été, et la proximité des plages de Marseille, ne la prédisposait pour la marine marchande. Rien ou plutôt si, un petit quelque chose… À 14 ans, la proposition d’un ami de ses parents pilote au port : passer une journée sur un navire. Cette visite-là, l’officier Lescudier en parle encore avec les trémolos dans la voix ; elle l’a senti, rien ne serait jamais plus pareil. 

« A chacun de mes retours de mission, j’ai la liste de ce que je dois bricoler à la maison. »

Finalement, à bien y repenser, il y autre chose qui aurait pu mettre sur la voie : les meubles à monter, les éviers à déboucher, l’électricité à installer. C’est bien simple, les parents de la petite Ingrid l’ont toujours connue à la maison avec des outils à la main. Aujourd’hui, à chacun de ses retours de missions nordiques ou africaines (opérations de 2 à 3 mois pour ravitailler les plateformes pétrolières) elle a une liste de ce qu’il faut réparer dans la maison.

Covid 19 : une semaine à attendre un avion en Namibie pour revenir en France

Le confinement du printemps dernier, elle l’a passé en famille avec son frère, sa sœur et ses parents. Ce fut une partie de plaisir, la famille est soudée et comme elle, généreuse. C’est vrai que l’on sent chez elle ce besoin quasi viscéral d’aider, d’être utile, voire… De devenir indispensable à la bonne marche des choses. Les marchandises qu’elle transporte en haute mer sont de gros calibres (câbles, ciment, matériel de forage pour plateformes pétrolières) pour ses zones de navigation habituelles : l’Angola, la Namibie où en juin dernier, elle a passé sept jours dans un hôtel de Windhoek à attendre l’avion du retour en France. Mais cette jeune femme qui aime les orages et les tempêtes en mer ne se plaint pas. Certains autres marins ont dû aller jusqu’en Afrique du Sud pour prendre l’avion qui les a ramenés dans leur pays.

Des contrôles de températures à chaque escale, mais la peur du virus chez certains collègues

Cette injustice autour du traitement de certains marins restés à bord confinés et contraints dans les eaux du monde entier, Ingrid Lescudier en parle en s’emportant. Elle regrette la différence de traitement entre les marchandises qui ont passé les douanes à 80%, alors que les équipages restaient bloqués à bord. Aujourd'hui, alors que la pandémie s’étend toujours plus sur le continent américain et resurgit dans quelques régions d’Asie, certains membres d’équipage n’osent même pas descendre à terre lors des escales.

En mer, les pannes arrivent souvent subitement. Et il n’y a pas toujours les pièces de rechange

Il y a un détail marquant qui ne trompe pas. Lorsqu'elle évoque ses missions en haute mer, cette jeune ingénieure parle peu de l’horizon, du paysage ou des lumières. Sa tête et son propos sont peuplés de pistons, de grilles, de rondes de nuit, de moteurs à propulsion. On peut facilement parier qu’elle a une sorte d’IRM (Imagerie médicale) du navire en permanence dans ses pensées. Petite pause ce dimanche après-midi, avant sa reprise de service de 19h à minuit. Elle nous appelle depuis sa chambre… Non, pardon… Depuis sa cabine de navire !

« Le matin en général je me lève aux alentours de 7h15, explique-t-elle en baissant le son de talkie-walkie. Je prends mon petit déjeuner au mess des officiers. Manger dans sa cabine est interdit à cause des insectes qui pourraient être attirés par les miettes. A 8 heures, je descends en salle des machines pour le contrôle des températures et des niveaux d’huile et d’eau de moteurs. Je vérifie aussi les pressions des chaudières et tous les appareils de climatisation et d’aération. Une ronde que j’effectue aussi le soir. Le reste du temps, nous avons les écrans qui nous informent. Ce que je préfère ? Les appels en urgence, il faut s’adapter très vite à la panne, faire attention aux incendies et savoir ensuite quelle pièce changer ou commander pour la recevoir à bord. Dans ces cas-là, ce qui me plaît, c’est que nous sommes tous solidaires, chacun va de son savoir-faire et de son expérience. »

Une dure à cuir qui s’émeut devant le tigre à transporter en Corse

Mains dans le cambouis et les deux oreilles aux aguets. Au sortir de l’Ecole nationale supérieure maritime, elle savait repérer une panne rien qu’au bruit. Et ce qu’elle aime le moins ? L’odeur d’huile quand le graisseur marinier enlève les grilles des pièges à graisse (il paraît que l’odeur est infecte et inimitable !)

Ingrid Lescudier est tellement active qu’elle a du mal à devoir rester assise. Ses quarts du soir de 19h à minuit l'oblige à contrôler les écrans de surveillance et à répondre aux messageries internet. Des tâches de concentration, mais dont l'immobilisme lui donnent un peu de mal ! Mais aimer ou pas, ce n’est pas la question. Ingrid Lescudier est une dure à cuire (elle le revendique) et parfaitement consciente qu'un engagement dans les carrières de la mer implique des sacrifices. Bien avant le fret pour les plateformes off shore, elle a assuré les traversées de voyageurs et de véhicules entre le continent et la Corse. Un jour à bord, la rumeur a couru qu'un tigre, et par n'importe quel tigre puisqu'il s'agissait de l'animal héros de la comédie américaine Very bad trip, faisait partie du convoi. Quelqu'un de très riche l'avait loué pour une fête à domicile. Sur le bateau, la cage avait été entreposée à l'étage des voitures et des camions. Toute émue, Ingrid Lescudier a dévalé les étages pour aller au garage, saluer la star.

Une bière, de la baguette et un bon fromage

Et à part travailler vous faites quoi lors de vos temps de pause, officier Lescudier ? Puisqu’au large souvent l’internet ne passe pas bien, elle dort ! Et de toute façon, on vous l’a déjà dit, mis à part la voile qu’elle pratique en été, elle n’a pas vraiment de passions. Le cinéma ? La musique, les livres… ? Non ! Inutile d’insister, son travail la remplit, point ! Son métier lui fait côtoyer toutes les nationalités du monde. De plus, cette vigilance 24h/24, ça rince tellement qu’au retour sur terre, on ne rêve que de son lit et de repos. Ca tombe bien, c’est ce qui l’attend dans deux semaines, fin août, à Marseille.

Des siestes entrecoupées de ce qui commence à lui manquer cruellement : « Je pense que je suis comme tous les expatriés, dit-elle, je rêve d’une bonne baguette avec un bon fromage et puisqu’ici, c’est navigation sèche, pas d’alcool à bord, je rêve d’une petite bière et d’un verre de vin rouge. »

Dans cinq ans, compte tenu les échelles de promotion, Ingrid Lescudier pourrait devenir commandant. Mais non, la mécanique la tient tellement qu’elle sera chef(fe) mécanicien, si ça, ça n’est pas de l’amour…

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