Littérature classique africaine

«Le Fils d'Agatha Moudio», par Francis Bebey

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«Le Fils d'Agatha Moudio», de Francis Bebey.
«Le Fils d'Agatha Moudio», de Francis Bebey. Editions Clé

Le Fils d’Agatha Moudio est le premier roman de Francis Bebey, qui a été journaliste, musicologue avant de venir à la littérature. Il était contemporain des premiers grands romanciers du Cameroun tels que Mongo Beti ou Ferdinand Oyono. Évoquant de manière décomplexée l’Afrique sous la colonisation, le roman a connu un grand succès populaire et a été traduit en anglais, allemand et polonais.

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Le Fils d’Agatha Moudio, c’est le roman d’un conteur et d’un musicien. L’auteur, le Camerounais Francis Bebey, est connu en tant que musicien, musicologue, chanteur, parolier. Tout le monde connaît sa chanson Agatha : « Ne me mens pas… Ce n’est pas mon fils… tu le sais bien… ce n’est pas mon fils, même si c’est le tien… ». C’est d’ailleurs l’argument de son roman Le Fils d’Agatha Moudio, qui raconte l’histoire d’une femme noire, mariée à un homme noir, et qui donne naissance à un enfant… café au lait. Le roman de Francis Bebey évolue autour de ces événements qui se déroulent dans une société traditionnelle africaine.

Ce roman a fait la réputation de l’auteur comme romancier, chroniqueur hors pair de la vie africaine. Publié par un éditeur camerounais et pas par un éditeur parisien, Le Fils d’Agatha Moudio a connu un grand succès populaire en Afrique. Réédité plusieurs fois, il a été couronné par le Grand prix littéraire de l’Afrique noire. Francis Bebey a commis d’autres romans, cinq en tout, mais son nom reste associé au Fils d’Agatha Moudio qui est même entré dans le curriculum des écoles de son pays.

Raisons du succès

Son succès, ce roman le doit au traitement original de son sujet par l’auteur. Francis Bebey fait partie de la première génération de romanciers africains post-coloniaux. Le roman paraît en 1967, sept ans après l’indépendance du Cameroun survenue le 1er janvier 1960. L’une des missions de cette génération d’écrivains était de renouveler la perspective narrative africaine et de contribuer à l’œuvre de la construction nationale en cours en recentrant le discours narratif sur le pays, sur l’Afrique. C’est ce que fait admirablement Francis Bebey dans ce premier roman en campant son récit dans un village traditionnel de pêcheurs qui s’appelle Bonakwan, situé dans la proche banlieue de Douala, sur les rives du Wouri.

L’histoire se déroule pendant la période coloniale, « au carrefour des temps anciens et modernes », comme l’écrit l’auteur, mais la colonisation, les rapports Blancs-Noirs sont marginalisés ou mis en perspective, avec la focalisation du récit portant essentiellement sur la vie intérieure au sein de la société africaine. L’objectif de l’auteur est de raconter la vie au quotidien d’un peuple millénaire qui tente de s’adapter aux mutations de la vie moderne, ainsi qu’aux effets de la colonisation sans sacrifier la vision, la philosophie qui font la cohérence de cette société.

Le roman s’ouvre sur une scène de confrontation avec des chasseurs blancs venus chasser des singes dans la forêt attenant au village. Les villageois ne voient pas d’un très bon œil cette intrusion et demandent au chef du village de réclamer aux Blancs un dédommagement financier. Le chef hésite. Comment demander de l’argent à ces gens qui commandent « toi, moi, tous les habitants du village, notre forêt, notre rivière, notre fleuve et tous les animaux et tous les poissons qui y vivent » ? Alors que le chef tarde à transmettre la demande des villageois, Mbenda, un jeune du village, plus courageux et moins complexé que les autres, prend à partie les chasseurs et les oblige à payer leur dû aux villageois. Son intrépidité vaudra à Mbenda, héros-narrateur du récit, une assignation à des travaux collectifs. Ce rapport de force entre dominants et dominés, certes encore fragile, n’aura pas d’impact sur la suite de l’intrigue.

Les amours de Mbenda

Le récit tourne autour des déceptions amoureuses de Mbanda, le jeune homme qui avait tenu tête aux chasseurs blancs. Mbenda est amoureux de la plus belle fille du village, Agatha Moudio, et il veut l’épouser. Or Agatha n’a pas bonne réputation dans le village : on l’a vue traîner dans le quartier européen. Elle coucherait avec les Blancs, disent les mauvaises langues. La mère de Mbanda ne veut pas d’une belle-fille de mauvaise vie et pousse son fils à épouser sa promise, Fanny. Le jeune homme cède devant les insistances de sa mère, mais sa passion pour Agatha est si forte qu’il ne peut l’oublier. Même marié, il continuera à la fréquenter et finira par l’épouser aussi, la polygamie état tolérée dans sa communauté.

Ce mariage aurait pu servir de dénouement au roman, mais une nouvelle crise vient assombrir le bonheur de Mbenda lorsqu’Agatha met au monde un enfant métis. Le récit se clôt sur ce nouveau drame dont la résolution sur un mode totalement dépassionné témoigne de la sophistication et la maturité de la société traditionnelle africaine, qui est le véritable protagoniste du roman de Francis Bebey.

Trois raisons pour lire ou relire Agatha Moudio

Simple, subtil et profond, voici les trois mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on veut qualifier ce livre. Le plaisir du texte naît du mariage réussi de la simplicité de l’intrigue et la subtilité de la narration teintée d’ironie propre à un conteur, auxquelles s’ajoute une compréhension de la vie et de la condition humaine qui relève de la sagesse ou de la maturité tout simplement. On est plus proche dans ces pages d’un conte moral que d’un roman, plus proche d’un Maupassant ou d’un Amadou Hampâté Ba que d’un Flaubert ou d’un Kourouma. On en sort éclairé, agrandi et pacifié, trois raisons qui justifient la lecture ou la relecture du Fils d’Agatha Moudio.

Le Fils d’Agatha Moudio, par Francis Bebey.

Editions Clé,

Yaoundé,

1967

 

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