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Etats-Unis: Lina Khan, la juriste qui fait peur aux géants de la Tech

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La juriste américaine Lina Khan est la nouvelle présidente de la commission américaine antitrust. Ici, le 21 avril 2021.
La juriste américaine Lina Khan est la nouvelle présidente de la commission américaine antitrust. Ici, le 21 avril 2021. © Graeme Jennings POOL/AFP/File

Alors que la pandémie a bien réussi aux géants de la tech, Apple, Google et Microsoft ont engrangé des bénéfices record, aux États-Unis, un visage s’est imposé dans le paysage du droit de la concurrence. Celui d'une jeune juriste qui fait peur aux géants de la Tech. Elle s’appelle Lina Khan et à seulement 32 ans, elle vient d’être nommée par Joe Biden à la tête de la FTC, l’Agence américaine de la concurrence. Comment en est-elle arrivée là ?

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C’est une ascension éclair pour cette jeune femme née à Londres de parents pakistanais et arrivée aux États-Unis à l’âge de onze ans. Après une licence en sciences sociales, elle intègre un think tank américain qui l’affecte par hasard à un groupe de travail sur les monopoles. C’est là que naît son combat pour une réforme du droit de la concurrence. Elle décide alors de retourner sur les bancs de la fac pour étudier le droit. Avant même d’obtenir son doctorat dans la prestigieuse université américaine de Yale, elle publie en 2017 un article qui la propulse et lui offre une tribune dans les médias.

De sa voix presque enfantine, elle prend peu à peu l’habitude de développer à toute vitesse sa vision des monopoles lors de conférences, comme celle de Washington en 2019, pendant laquelle elle explique: « Ce qui rend Amazon et les autres entreprises de ce genre vraiment nouvelles, c’est le nombre ahurissant de données qu’elles collectent. Ce qui en fait des “super-monopoles” en quelque sorte, à la fois grâce à la rapidité à laquelle leurs marchés évoluent et à laquelle ils peuvent condenser les pouvoirs, mais aussi grâce à leur faculté d’utiliser ce pouvoir contre les commerçants et les consommateurs. Il est tout simplement devenu irréfutable que nous avons un problème avec les monopoles. »

Ce qui cloche avec les entreprises comme Amazon, selon elle, c’est qu’elles ne profitent pas de leur situation de monopole pour augmenter les prix, mais au contraire, pour maintenir des prix très bas, en trouvant un financement ailleurs, et en paralysant la concurrence avec les plus petites entreprises. C’est ce paradoxe que Lina Khan souligne. Pour elle, une seule solution, casser les monopoles. Elle devient alors une cible pour les GAFA qui craignent que la FTC, sous sa direction, n’encourage une loi anti-trust, anti-monopole.

Lina Khan est une juriste brillante, mais elle est surtout déterminée, explique le réalisateur Thomas Lafarge, qui a interviewé la jeune doctorante en 2018 pour son documentaire Le Monde selon Amazon: « En face d'elle, elle a toute la Silicone Valley, et tout Wall street. Donc, elle va être décriée. Elle va être critiquée, chaque dossier sur lesquels elle va enquêter va être une guerre sans nom avec une armée d’avocats ensemble, et tout ça elle le sait très bien. Donc je pense que si elle a accepté le poste, c’est qu’elle est déterminée. »

Déterminée, la jeune juriste fait partie d’une génération de libéraux de gauche qui n’a pas peur de s’attaquer aux grands. Elle n’est pas sans rappeler la députée démocrate socialiste Alexandria Ocasio-Cortez, d’un an sa cadette et plus jeune femme au Congrès américain.

Lina Khan aura-t-elle la main pour vraiment faire bouger les choses?

Ou sa nomination n’est-elle pas qu’un simple « coup de com » de Joe Biden à l’adresse de l’aile gauche des Démocrates?

Il n’y a pas que la gauche américaine qui craint les monopoles. D’ailleurs les Républicains ne se sont pas opposés à sa nomination, comme l’explique Thomas Lafarge : « La seule crainte des GAFA à l’heure actuelle, c’est la loi antitrust. Ils n'ont peur de rien d’autre que d’être démantelés. Et aux USA, il y a des antécédents. Ce n’est pas comme si ce n’était jamais arrivé. Les Américains n’aiment pas les monopoles, ils n’aiment pas les positions dominantes qui empêchent l’innovation et la création de nouvelles entreprises. Si jamais on met à la tête de ces institutions comme la FTC, des personnes qui sont farouchement déterminées à vous démanteler, ils savent que c’est un vrai risque. Elle sait qu’elle s’expose à une fronde terrible car elle est un danger, un vrai danger pour eux. », assure-t-il.

La bête noire des Gafa prendra son poste en septembre prochain. Elle représente un espoir pour les consommateurs méfiants de l’usage de leurs données comme pour les commerçants qui craignent de disparaître sous la vague d’Amazon.

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