Fréquence Asie

Chine-Australie: le divorce

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Des bouteilles de vin importées d'Australie sont exposées à la vente dans un supermarché de la zone de libre-échange de Nantong le 27 novembre 2020 à Nantong, province du Jiangsu en Chine. (Photo d'illustration)
Des bouteilles de vin importées d'Australie sont exposées à la vente dans un supermarché de la zone de libre-échange de Nantong le 27 novembre 2020 à Nantong, province du Jiangsu en Chine. (Photo d'illustration) VCG via Getty Images - VCG

Depuis que sa puissance économique augmente, la Chine est tentée de l’utiliser comme une arme politique. Au début des années 2010, Pékin avait mis en place des sanctions commerciales contre Oslo après la remise du prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo. Ce fut ensuite au tour de la Corée du Sud pour avoir accepté en 2016-2017 le déploiement sur son sol du système de défense antimissile américain Thad. Depuis un an, dans des proportions bien plus importantes, l’Australie fait les frais du courroux de Pékin pour avoir demandé une enquête sur l’origine du coronavirus. Mais le divorce entre les deux pays, un temps très proches, couvait en fait depuis des années…

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Lorsqu’en 2015, l’Australie et la Chine signent un accord de libre-échange, c’est le pic de leurs relations, qui dans les années 2000 s’étaient considérablement développées. Pékin est alors le premier partenaire commercial de Canberra, et la Chine est extrêmement populaire chez les Australiens, qui vont vite changer d’avis…

« Les relations ont commencé à se détériorer à partir de 2017 », explique Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique. « Canberra a interdit les dons étrangers à des partis politiques australiens, alors qu’à l’époque 80% de ces dons venaient de Chine. En 2018 une législation a été adoptée pour limiter les interférences étrangères, et puis la même année l’Australie a été l’un des premiers pays à interdire à Huawei la construction de son réseau 5G. » L’Australie a aussi dénoncé des attaques informatiques visant son Parlement et ses principaux partis.

Des tensions politiques

D’ailleurs, plus récemment, c’est sur le plan politique que les tensions n’ont cessé de croître. Canberra est un de ceux qui ont condamné le plus fermement la politique chinoise à l’égard des Ouïghours au Xinjiang. L'Australie a aussi soutenu les manifestants de Hong Kong, et critiqué la militarisation chinoise de la mer de Chine orientale.

Pékin n’appréciait déjà pas ces prises de position sur des sujets que la Chine estime être des « affaires internes », mais en avril dernier, lorsque l'Australie a été le premier pays à demander une enquête sur l’origine du Covid-19, la coupe était pleine.

« Le président Xi Jinping veut que les autres pays acceptent les politiques et les actions chinoises, et qu’ils restent silencieux ou s’en réjouissent. », estime Michael Shoebridge, spécialiste des questions de défense au sein de l’Australian Strategic Policy Institute. « L’Australie n’est restée silencieuse et ne s’est réjouie de rien de tout cela. Pékin a donc fait un calcul : punir l’Australie pourrait l’aider à faire taire d’autres voix, et à stopper les gouvernements qui voudraient prendre les mêmes décisions que Canberra – la plus emblématique étant celle sur la 5G. »

La punition

Faire pression sur l’Australie était facile : en juin dernier, près de la moitié de ses exportations partaient encore en Chine. Pékin met donc en place toute une série de taxes sur l’orge, le bœuf, le homard, ou le vin, taxé lui à 200%. Résultat : en janvier 2020, l’Australie exportait 50% de son vin vers la Chine ; un an plus tard, plus qu’1%.

« Cela a eu un impact sur certains secteurs, reconnaît Michael Shoebridge, mais globalement, notre économie a surtout démontré qu’il y avait des marchés alternatifs pour de nombreux produits de très haute qualité. Un exemple : une de nos grosses compagnies vinicoles estime qu’il lui faudra peut-être trois ans pour se remettre de cette situation, mais avec de nouveaux marchés comme la Corée du Sud, le Japon, le Vietnam, et des marchés déjà existant comme l’Europe et l’Amérique du nord, cela paraît garanti. »

Le minerai de fer, lui, représente une exception. « La Chine en a besoin pour ses infrastructures, et son secteur automobile. Et il lui est beaucoup plus difficile de trouver des substituts », explique l’analyste. La Chine n’a donc que peu taxé le fer australien, dont le prix a par ailleurs augmenté. Du coup, note Antoine Bondaz, la balance commerciale, de manière un peu artificielle, est restée stable entre les deux pays même si des pans entiers de l’économie australienne ont été affectés.

Diversifier pour résister

Alors quels résultats pour cette « punition » ? L’Australie, si elle a peut-être adouci certains éléments de langages, n’a pas changé ses positions estime Antoine Bondaz. Pour Michael Shobridge, le gouvernement et les intellectuels australiens ont estimé que « si nous ne pouvons pas parler de nos valeurs et de nos intérêts parce qu’un autre pays nous l’interdit, ce n’est pas le genre de monde dans lequel l’Australie veut vivre ».

Dans le pays, l’opposition travailliste a soutenu chacun des lois proposées par les conservateurs au pouvoir, souligne Michael Shoebridge : celle sur les interférences étrangères, la décision d’interdire à Huawei d’installer sa 5G en Australie, la politique gouvernementale face aux sanctions économiques chinoises... Cette politique bipartisane s’est développée en raison d’un « fort soutien du public australien », remarque l’analyste, même s’il note aussi que « certains chercheurs et businessmen voudraient continuer à donner la priorité à l’engagement économique, comme c’était le cas auparavant. »

Avec ces sanctions, Pékin voulait aussi isoler l’Australie : elle pensait que les alliés de Canberra (la Nouvelle-Zélande, les États-Unis, les Européens) allaient se tourner vers la Chine pour lui vendre propres produits, l’Australie étant dorénavant quasiment interdite de marché chinois… « Cela a été un facteur important, mais qui n’a pas empêché d’autres pays de prendre position, note Antoine Bondaz. On l’a vu par exemple en Europe, avec des parlementaires qui parlaient du vin australien ».

Et on l’a surtout vu ces dernières semaines de la part des États-Unis, qui quelques jours avant le sommet entre diplomates américains et chinois en Alaska, ont indiqué « qu’il n’y aurait pas d’amélioration des relations commerciales bilatérales entre la Chine et les États-Unis s’il n’y avait pas une levée des sanctions commerciales chinoises sur l’Australie ». Un soutien marqué qu’Antoine Bondaz met sur le compte de l’arrivée au pouvoir aux États-Unis de l’administration Biden, qui veut « accroître la coordination à l’étranger avec les partenaires ».

D’où cette rencontre virtuelle le mois dernier entre les dirigeants de l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis à l’occasion du Quad, cette alliance informelle née dans les années 2000 pour contrebalancer la montée en puissance chinoise. L’Australie avait déjà de son côté, l’an dernier, signé de nouveaux accords de défense avec l’Inde et elle s’était entendue avec le Japon pour renforcer les liens militaires et mener des exercices et des opérations conjoints. Avec toujours la même idée : renforcer ses liens avec les puissances régionales face à la Chine.

Un message contre-productif ?

« Leurs intérêts convergent, estime Michael Shoebridge, évoquant la rencontre du Quad. Il y a quatre ans, une entente entre ces pays pour mettre en place des actions concrètes au bénéfice de notre région, comme la production de vaccins et leur distribution, aurait été impensable, à cause des sensibilités sur la Chine. Mais le chemin sur lequel Xi Jinping a engagé son pays a rendu cela non seulement possible, mais aujourd’hui bien réel ».

Même état d’esprit du côté de l’Europe : Antoine Bondaz estime que ces pays ne vont pas arrêter de critiquer la Chine, comme Pékin l’espérait, mais « essayer de mieux faire face aux pressions économiques chinoises, notamment potentiellement en diversifiant leurs partenaires et en partageant le coût de sanctions chinoises ». « Tout cela ce sont des discussions qui ont lieu désormais en Europe, et qui n’avaient pas lieu il y a encore quelques années », estime le chercheur, pour qui cette opération dirigée contre l’Australie risque au final de se révéler contreproductive pour Pékin. Michael Shoebridge dresse le même constat : « Nous sommes tous aujourd’hui plus à l’aise pour évoquer les problèmes, et parler des défis que la Chine nous pose ».

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