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Pour le banquier béninois Khaled Igué: «On devrait permettre à l'Afrique de pouvoir se financer»

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Le siège de la Banque africaine de développement à Abidjan (Photo d'illustration).
Le siège de la Banque africaine de développement à Abidjan (Photo d'illustration). © REUTERS

Le Covid-19 peut effacer cinq années de progrès économique en Afrique, prévient un rapport de la Banque mondiale. Comme l'Europe et les États-Unis, il faut donc que les pays africains puissent emprunter massivement sur les marchés financiers. Mais pour cela, « il y a une condition », dit le banquier béninois Khaled Igué, qui vient de publier « L'heure de l'Afrique », aux éditions Hermann. Khaled Igué travaille à Paris dans la banque d'affaires Benoït et Associés. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Vous dites que « C’est l’heure de l’Afrique », mais est-ce que le Covid-19 n’est pas en train d’effacer cinq années de croissance sur le continent ?

Khaled Igué : C’est sûr que cela ralentit la croissance économique africaine telle que nous l’avons observée ces cinq dernières années, mais l’épidémie du Covid-19 est une épidémie globale.

Vous dites, « C’est une crise mondiale », mais pour éviter la récession, les pays riches comptent injecter quelque 13 mille milliards de dollars dans leurs économies, alors que les pays africains, eux, ne vont pouvoir injecter que quelques centaines de milliards de dollars. C’est une différence énorme…

Bien sûr. Aujourd’hui, si vous prenez un pays comme la France la France injecte déjà 200 milliards de dollars dans son économie-, l’Union européenne vient en soutien avec 1 000 milliards de dollars de plan de relance. Vous avez vu avec l’administration [Joe] Biden, nous avons aujourd’hui [un plan de] 1 900 milliards de dollars de relance qui doit être voté dans les prochains jours [aux États-Unis]. Et comme vous le dites si bien, les pays africains annoncent des montants aujourd’hui qui sont très faibles. Ce qui s’explique par le fait qu’à chaque fois qu’il y a une crise, la seule question sur laquelle tout le monde se concentre sur l’Afrique, c’est la question de la dette. Alors que je pense que ce qui est important, c’est d’avoir surtout ce qu’on appelle de l’argent frais, donc du financement. Et aujourd’hui, on parle beaucoup des droits de tirages spéciaux, des DTS avec le Fonds monétaire international [FMI], je crois qu’on devrait permettre à l’Afrique, dans ces moments difficiles, de pouvoir se financer, de trouver de nouveaux mécanismes pour pouvoir investir dans les infrastructures, pour que le continent puisse continuer à faire de la croissance.

Donc, il faut un choc de politique budgétaire ?

Il faut totalement un choc. Même si les pays comme le Bénin, par une orthodoxie budgétaire, ont pu continuer à lever de la dette sur le marché international, on a vu la dernière opération qui a été faite par le Bénin de un milliard d’euros, nous traversons quand même un moment très délicat. Et je ne pense pas que nous pourrons tenir pendant très longtemps si nous n’arrivons pas à trouver d’autres mécanismes de financement.

Pour l’instant en Afrique, des pays comme le Bénin justement, mais aussi le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal s’en sortent mieux sur le plan économique que le Nigeria ou l’Afrique du Sud, qui accusent entre 3 et 6% de récession sur l’année 2020. Comment expliquez-vous cela ?

La Côte d’Ivoire, le Bénin ou le Ghana sont des pays qui sont sous programme avec le Fonds monétaire international, mais un pays comme le Nigeria, dont vous parliez, avec la chute du pétrole ces dernières années, a connu une fragilité au niveau de son budget et a un déficit budgétaire très important. Donc, moi, j’appelle fortement les pays africains à tenir un cap, à gérer efficacement le budget. Et c’est la clé de sortie de la crise que nous vivons aujourd’hui.

Ce que vous dites, c’est que plus l’État est bon gestionnaire, plus il peut emprunter sur les marchés ?

Totalement, parce que si l’État est bon gestionnaire, cela lui permet de maintenir à flots les indicateurs macro-économiques, comme l’inflation, les déficits budgétaires, parce que ce n’est qu’à cette condition qu’ils pourront emprunter sur le marché, parce que, s’ils sont bien notés, ils peuvent emprunter sur le marché.

Dans votre livre « L'heure de l'Afrique », vous saluez l’initiative de la Banque mondiale qui a créé il y a trois ans un indice de capital humain, qui mesure l’investissement des États dans l’éducation et la santé. L’Asie est en tête, l’Afrique est au dernier rang. Quelles sont les pistes pour permettre à l’Afrique de revenir dans le peloton de tête ?

La première chose, c’est l’investissement massif dans le domaine de l’éducation, sur ce que j’appelle « les mains habiles », c’est-à-dire tout ce qui relève de l’artisanat et des métiers de transformation. Je parle des soudeurs, des plombiers et de tous les métiers de l’artisanat. Aujourd’hui, il faudrait même repenser complétement notre système de formation et d’éducation, c’est-à-dire, dès l’école primaire, apprendre aux gens à exercer justement les métiers de la main. Et enfin, au lycée, que les gens soient capables d’apprendre à gérer du business tout en faisant un métier dans le domaine de l’artisanat. Demain, un menuisier peut complètement lancer son entreprise, créer son espace et vivre de son activité.

Vous dites qu’il vaut mieux des petites « mains habiles » que des « têtes trop pleines », pour suivre l’exemple de la Chine et faire de l’Afrique l’atelier du monde…

Bien sûr, les têtes trop pleines aujourd’hui qui ne trouvent pas de travail dans notre écosystème ne nous servent pas à grand-chose. On a beau former des psychologues, former des sociologues, former des docteurs, s'ils ne peuvent pas s’insérer dans notre économie, parce que le développement économique en Afrique est un développement industriel important et énergétique aussi, cela ne sert à rien.

Comme le Français Emmanuel Macron, comme l’Ivoirien Tidjane Thiam, vous vous présentez comme un « banquier social ». Est-ce que tout cela n’est pas un écran de fumée ? Est-ce que vous n’êtes pas un banquier d’affaires comme les autres, qui êtes préoccupé d’abord par les bénéfices en faveur de vos clients, par l’appât du gain ?

Non. Parce que le monde a changé. Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ne peut pas nous permettre de réfléchir seulement en termes de gains ou en termes de profits. Dans les prochaines années, les actifs liés à l’énergie fossile vont perdre énormément de valeur. C’est ce qu’on appelle les « actifs bloqués », à cause du changement climatique.

Donc, le pétrole, le gaz, ce sont des actifs qui vont perdre de la valeur ?

Totalement. Je reste convaincu que les énergies renouvelables, l’agriculture durable sont des domaines où les investissements vont le plus se concentrer. Donc, en tant que banquier d’affaires, c’est ma responsabilité d’amener mes clients, d’amener tout mon écosystème à aller faire ce genre d’investissements durables.

 

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