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Jihadisme en Côte d'Ivoire: «Il y a une dynamique de recrutement en cours»

Audio 04:58
Lassina Diarra.
Lassina Diarra. © Archives personnelles de Lassina Diarra

Il y a un an, le 10 juin 2020, quatorze soldats ivoiriens étaient tués dans l'attaque d'un poste avancé à Kafolo, village situé près de la frontière avec le Burkina Faso dans le nord-est de la Côte d'Ivoire. Depuis, cette région n'a pas cessé d'être la cible de jihadistes. Qui sont les jihadistes qui sévissent dans cette zone ? Où se cachent-ils ? Qui est leur chef ? Pour répondre à ces questions, l'auteur de ce rapport, le chercheur Lassina Diarra est l'invité de Pierre Pinto à Abidjan.

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RFI : Dans votre étude sur la région du Bounkani, vous expliquez que des groupes de jihadistes sont installés dans cette forêt de la Comoé. Qu’est-ce qu’on sait d’eux, de leur nombre, de leur puissance de feu, de qui ils sont en fait ?

Lassina Diarra : Effectivement, on a fait beaucoup d’enquêtes, beaucoup de personnes nous ont confié qu’il y a une présence de groupes, des d’individus armés dans le parc, je crois depuis 2017. Et nous avons rencontré également un braconnier qui avait été kidnappé par ces individus, qui nous a confirmé qu’ils étaient très armés et qu’ils étaient effectivement nombreux. Ces jihadistes viennent majoritairement du Mali. Ce qu’il faut noter, c’est qu’il y a quand même une circulation accrue et une dissimulation importante des groupes terroristes dans cette localité.

Pourquoi plus spécifiquement dans cette zone du Bounkani, de la Comoé, plutôt que dans d’autres zones frontalières ?

Ce qu’il faut noter, c’est que cette zone est quand même un peu particulière. Vous avez le parc de la Comoé qui est très vaste, donc ça peut être un point de refuge de ces groupes. Deuxième chose, c’est que cette zone en termes de développement est totalement hors État. C’est une zone qui est longtemps restée dans la criminalité. Vous avez des orpailleurs illicites, vous avez des contrebandiers, vous avez beaucoup d’autres formes de criminalité qui se développent. Donc, ce serait difficile aujourd’hui pour les forces de défense et de sécurité de sécuriser cette zone.

Est-ce qu’il n’y a pas aussi un terreau communautaire. On sait qu’il y a eu des tensions ces dernières années entre différentes communautés dans cette région. Est-ce que cela peut être propice à l’implantation de groupes jihadistes dans cette zone ?

Cette zone a connu une grande violence intercommunautaire en 2016 et donc, ça a entraîné le départ de certains individus vers le Mali, dit-on, pour être dans les filets jihadistes dans la localité de Mopti. C’est difficile de savoir le nombre exact et je crois que le départ a eu lieu courant 2017 et le retour fin 2019, début 2020. Et là, on explique clairement qu’il y a trois vagues. La première vague, c’étaient des individus qui allaient se dissimuler au sein de la population, qui se considéraient comme des marabouts pour se positionner aux quatre coins de la Côte d’Ivoire ; d’autres groupes, c’était de rester dans le parc et chercher à avoir des contacts avec des jeunes bouviers et chercher à avoir plus d’informations sur la position de l’armée et sur la capacité de la Côte d’Ivoire à réagir. Le troisième, c’était d’ouvrir des commerces un peu informels dans certaines localités pour toujours s’informer et se renseigner. Je crois que certains d’entre eux ont été arrêtés dans le sillage des enquêtes après la première attaque de Kafolo en juin 2020.

Donc, vous faites le lien entre ces jeunes qui sont revenus et les développements jihadistes depuis un an dans cette zone ?

Effectivement, dans notre enquête, nous avons reçu des informations qui confirment effectivement cela et on peut établir un lien entre ces jeunes et le développement du jihadisme aujourd’hui dans cette localité. Je crois savoir qu’il y a eu du renfort. Il y a eu des gens qui sont venus du Burkina et du Mali, et je crois, moi je viens de Bounkani il n’y a pas longtemps, après l’étude, et ce que j’ai pu documenter, c’est que des jihadistes continuent de venir. Et il y a un processus de recrutement sur place dans certains villages avec la stratégie d’intimidation et des moyens financiers qui sont déployés contre la promesse de 550 000 francs [846 euros] et une moto, ce sont des choses qui sont visibles dans cette localité. Donc, il y a quand même une dynamique de recrutement qui est en cours. Mais ce qu’il faut noter, il faut quand même être très prudents, il y a quand même un sentiment de stigmatisation, une volonté de stigmatisation de cette lutte. Je crois savoir qu’il y a des comités qui m’ont dit qu’ils sont en train d’organiser au niveau des méthodes de résistance. Il ne faudrait pas qu’on bascule dans une société « milicialisée » dans cette localité.

Dans votre étude, vous évoquez Sidibé Ramzani. Que sait-on de lui ?

Sidibé Ramzani, c’est cet individu qui chercherait à créer à l’identique une zone des trois frontières, comme le Mali, le Burkina et le Niger, c’est-à-dire à la frontière ivoirienne avec le Burkina et le Mali. Je crois qu’il est dans son processus, il était vraiment avancé, sauf que l’opération conjointe de l’armée burkinabè et ivoirienne a dérangé quand même ce projet. Mais avec la présence de ces individus ou la situation de ces individus terroristes, le projet est toujours en cours. Il est important que les États essaient de travailler ensemble en synergie pour pouvoir faire échec à ce projet.

Est-ce qu’on ne peut pas dire, quand on voit les attaques qui se reproduisent depuis un an, les engins explosifs improvisés qu’on trouve sur les routes au nord de la Côte d’Ivoire, que les jihadistes ont encore un temps d’avance sur les forces ivoiriennes ?

Il y a quand même quelque chose qui est très important qu’il faut regarder, cette facilité que ces groupes terroristes ont à se dissimuler au sein de la population. Donc, je crois que ça, c’est un élément important. Peut-être que sur ce point, ils ont quand même une longueur d’avance sur les États, parce que, nous, nous voyons que la manifestation de la violence terroriste et le processus de dissimulation généralement passent sous le radar.

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