Invité Afrique

«Cette pandémie a mis à jour la vulnérabilité du continent quant à sa suffisance vaccinale»

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Depuis le début du mois de juillet, les policiers sont éligibles à la vaccination en Afrique du Sud. Le pays devrait être le premier du continent à produire sur place le vaccin contre le Covid-19 de Pfizer-BioNTech. 5 juillet 2021.
Depuis le début du mois de juillet, les policiers sont éligibles à la vaccination en Afrique du Sud. Le pays devrait être le premier du continent à produire sur place le vaccin contre le Covid-19 de Pfizer-BioNTech. 5 juillet 2021. © AP - Alet Pretorius

L’Afrique du Sud a annoncé un contrat avec les laboratoires Pfizer-BioNTech pour produire sur place son vaccin anti-Covid-19, alors que le continent est loin derrière le reste du monde dans la course à la vaccination. Au-delà de la pandémie actuelle, l’objectif à plus long terme est donc de développer l’industrie du vaccin en cas de futures pandémies. Le docteur Anissa Boumlic-Courtade, membre du directoire de l’association African Vaccine Manufacturing Initiative (AVMI), est l’invitée de RFI.

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RFI : Avant l’Afrique du Sud, d’autres pays africains ont annoncé ces dernières semaines des accords pour produire des vaccins contre le Covid-19 sur leur sol. Où en est l’industrie du vaccin sur le continent ?

Anissa Boumlic-Courtade : Avant la pandémie du Covid-19, seul 1% des vaccins utilisés par les pays africains étaient fabriqués sur le continent. Forcément, cette pandémie a mis à jour la vulnérabilité du continent quant à sa suffisance vaccinale. Il y avait déjà certains pays qui avaient un peu de production locale, tels que l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Sénégal et un peu en Algérie et en Tunisie. Toutefois, cela restait principalement soit des vaccins qui avaient plusieurs décennies, et beaucoup de remplissage, c’est-à-dire que ce sont des vaccins qui sont fabriqués en grande partie dans d’autres pays et qui sont ensuite envoyés dans les pays en Afrique pour la mise en flacon ou en seringue. Donc, la pandémie a clairement permis le réveil de certains gouvernements par rapport à la souveraineté vaccinale et a pu permettre un petit peu d’accélérer certains projets, mais qui étaient peut-être déjà existants. Aujourd’hui, c’est vrai que l’Afrique du Sud avait déjà cette capacité de faire du remplissage de vaccins, avait commencé à mettre en place des collaborations pour des transferts de technologie, l’Égypte également, ainsi que le Maroc. Et il y a aussi certains projets qui sont discutés en Algérie et ailleurs.

Vous évoquez l’indépendance vaccinale. Qu’est-ce que cela représente pour les pays africains ?

C’est très important pour l’Afrique de pouvoir développer son industrie pharmaceutique. En cas de pandémie, en cas de situation de crise, ces pays-là n’ont pas forcément accès à ces médicaments. L‘Union africaine d’ailleurs a lancé un chantier à horizon 2040 pour justement augmenter son infrastructure pour de la production de molécules biologiques, et en particulier les vaccins, pour essayer, aujourd’hui on est à 1%, mais de passer peut-être à 30 voire même 60% de production de vaccins dans le continent. Qu’est-ce que cela représente en plus d’une indépendance ? C’est-à-dire pouvoir garantir une sécurité et l’accès à des molécules biologiques, cela peut permettre aussi de contribuer à une économie locale et même réfléchir au-delà puisque, certains pays se voient comme des hubs qui pourraient aussi exporter ces molécules vers d’autres pays au sein de l’Afrique, ou même en dehors de l’Afrique. Par exemple, il y a eu plusieurs discussions pour avoir un hub en Afrique du Nord, un hub en Afrique de l’Est, Ouest et du Sud. C’est un petit peu la vision à long terme de pouvoir contribuer à une industrie mondiale et non pas que locale.

Mais quelles difficultés va-t-il falloir surmonter ?

Il y a l’aspect technologique. C’est sûr qu’aujourd’hui, les technologies qui sont utilisées en Afrique actuelles sont basées sur des procédés qui datent de plus de 40 ans. C’est sûr qu’il faut faire appel à des transferts de technologies ou des développements locaux, c’est-à-dire qu’il y a toute une infrastructure de recherche et de développement à mettre en place. Il y aussi des futurs ingénieurs ou opérateurs qui vont avoir besoin d’une formation solide. Donc bien sûr, il faut que les gouvernements mettent en place des écosystèmes d’investissements attractifs pour aussi que d’autres sociétés externes et même des instituts ou même d’autres États puissent voir l’intérêt de mettre en place des accords et des partenariats scientifiques, etc. Après, clairement, il y a un aspect politique qui est non négligeable. On ne peut pas produire pour des petites populations. Il faut vraiment avoir accès à un marché. Donc, il va falloir réfléchir à des collaborations, à dépasser forcément certains éléments diplomatiques. On espère aussi que l’évolution du marché économique africain, mais aussi la mise en place de l’Agence du médicament d’Afrique, vont aussi faciliter les collaborations que ce soit politique, mais aussi réglementaires, parce que cela est aussi l’autre aspect à prendre en compte, c’est qu’aujourd’hui, chaque pays a son système réglementaire. Certains sont plus développés que d’autres. Et si on veut pouvoir faire justement que les molécules biologiques puissent circuler, puissent facilement être autorisées et mises sur le marché, on a besoin aussi de collaborer sur l’aspect réglementaire. Donc, il y a quand même tout un chantier avant d’atteindre une suffisance vaccinale ou une augmentation de la capacité. Et c’est vrai qu’il a fallu attendre malheureusement une pandémie, mais les décisions qui viennent d’être prises pour commencer par faire ne serait-ce que du remplissage de vaccins Covid dans certains pays, qui ont déjà une industrie pharmaceutique bien développée, c’est une première étape, mais c’est déjà très bon signe. Et c’est souvent comme cela que les choses ont démarré. Et principalement, si on prend l’exemple de l’Asie, cela a commencé comme ça il y a 15 ans et aujourd’hui, des pays comme l’Inde produisent la majorité de leurs vaccins.

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