L'Épopée des musiques noires

David Porter, le gardien du temple

Audio 29:00
David Porter dans l’un des studios de "Made in Memphis Entertainment".
David Porter dans l’un des studios de "Made in Memphis Entertainment". © RFI/Joe Farmer

À bientôt 80 ans, David Porter est le légitime porte-parole de la Soul-Music sudiste des années 60. Pilier du label Stax Records, auteur de nombreux classiques du répertoire afro-américain, comparse du regretté chanteur Isaac Hayes, entrepreneur avisé, il est un témoin et acteur essentiel de "L’épopée des Musiques Noires" au XXe siècle. Ses propos sont précieux et nous éclairent avec pertinence sur les enjeux de l’Amérique noire aujourd’hui. 

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Bien qu’il soit à jamais associé à l’histoire de la communauté noire de Memphis, David Porter ne veut pas se laisser enfermer dans une nostalgie stérile qui lui interdirait d’envisager son présent. À la tête de "Made in Memphis Entertainment", un édifice dévolu à la production et à l’enregistrement audio et vidéo, le célèbre chanteur et parolier américain tente, depuis une dizaine d’années, de donner un coup de pouce à de jeunes artistes auxquels il croit fermement. Conscient d’avoir été, lui-même, chaperonné autrefois par quelques grandes figures de la Soul et du Blues, il veut transmettre, à son tour, son expérience à de futurs instrumentistes, chanteurs et chanteuses de talent.

"Quand j’étais encore à l’école, un artiste du nom de Jerry Butler venait régulièrement à Memphis. Il se produisait avec son groupe "The Impressions". Je me souviens m’être rendu devant les locaux de la radio où il était interviewé et j’ai attendu qu’il en sorte pour lui poser des questions. Il a généreusement accepté de répondre à toutes mes interrogations. À l’époque, je lui avais demandé s’il avait une recette pour faire prospérer sa carrière. J’avais 19 ans et voilà ce qu’il m’a répondu : "Sois ouvert et cherche la diversité !". En d’autres mots, il me conseillait de tenter plusieurs disciplines afin de ne pas m’enfermer dans un rôle qui, certes, pouvait m’apporter du succès mais aussi des déboires. Son conseil est longtemps resté gravé dans mon esprit. J’ai donc été un chanteur mais aussi un compositeur, un producteur, j’ai multiplié les initiatives pour ne pas me retrouver piégé par une incapacité à me renouveler. Jerry Butler fait donc partie de mes mentors mais il y eut aussi Albert King et Little Milton. Et dire que, des années plus tard, je travaillais avec ces personnalités majeures au sein de Stax Records".

Les trésors du label Stax précieusement conservés à Memphis.
Les trésors du label Stax précieusement conservés à Memphis. © RFI/Joe Farmer

Bien qu’il s’en défende, David Porter laisse souvent ses souvenirs l’emporter. Il se remémore l’époque durant laquelle il croisait la route de bâtisseurs audacieux comme Jim Stewart et Estelle Axton, fondateurs de Stax Records à la fin des années 50, qui n’hésitaient pas à réunir des musiciens blancs et noirs en studio pour trouver la meilleure tonalité soul de l’époque. David Porter a pleinement conscience que ces choix artistiques périlleux, dans l’Amérique ségrégationniste d’alors, ont porté leurs fruits et ont contribué à sa notoriété croissante au cœur des années 60. La mobilisation des artistes devenait une exigence et lorsque le porte-parole de la communauté noire, Martin Luther King, fut assassiné le 4 avril 1968, tous les musiciens en activité voulaient prendre le relais et marquer de leur empreinte sonore cette triste journée. David Porter avait 27 ans et prit conscience de son rôle d’auteur et de son engagement citoyen de plus en plus indispensable. "À partir de ce moment-là, nous avons tous voulu devenir des messagers. Nous n’avons jamais cessé d’interpeller la société et les Staples Singers furent nos meilleurs ambassadeurs. Nous avons également exprimé nos inquiétudes dans les chansons d’Isaac Hayes ou celles de Johnnie Taylor mais nous n’étions pas des activistes, nous nous contentions de transmettre des messages. En 1973, j’avais produit l’album "Soulful Experience" de Rance Allen. La tonalité militante de ce disque était indéniable. Cet artiste m’a donné l’occasion d’écrire des chansons sur le contexte politique d’alors. Réécoutez "Talk that Talk", j’interpelle Richard Nixon et j’évoque la situation sociale que l’administration américaine ne semblait pas vouloir régler à l’époque. Dans ce titre, je parle des gens que l’on ignore. Voilà une composition très directe et militante. Cependant, la majorité du répertoire Stax n’était pas si ouvertement politique. Il fallait déceler le message à l’intérieur des chansons. Parfois, nous nous exprimions au premier degré, nous étions prêts à hurler notre colère. Et parfois, nous étions plus subtils en intégrant des messages à travers nos œuvres. C’était à l’auditeur de savoir capter l’intention des auteurs. Et je peux vous dire que beaucoup ont compris le sens de nos chansons".

Le Musée Stax Records à Memphis (Tennessee).
Le Musée Stax Records à Memphis (Tennessee). © RFI/Joe Farmer

Lorsque paraît l’album Soulful Experience de Rance Allen, le label Stax traverse une période très difficile. Sur le point de déposer le bilan, les patrons de cette historique maison de disques en appellent aux forces vives et espèrent encore déjouer les prédictions. Ce sera peine perdue… 30 ans plus tard, l’idée de relancer Stax Records ressurgit à la faveur de l’inauguration du musée Stax à Memphis. La renaissance du label aura lieu officiellement le 13 mars 2007, lors de la parution d’une compilation célébrant le cinquantenaire de la marque Stax. Quelques artistes de la nouvelle génération y trouveront une exposition médiatique bienvenue mais malheureusement très éphémère. Pour les pionniers de l’âge d’or, ce sera une opportunité non négligeable de retrouver le chemin des studios à l’image du chanteur William Bell qui fera paraître This Is Where I Live en 2016. 

Pour David Porter, la résurrection de Stax ne fit que nourrir ses souvenirs et, bien qu’il se plie de bonne grâce à son rôle informel de conteur, il préfère parler aux jeunes qui doivent apprendre à se forger une identité citoyenne. Il les met en garde car il réalise amèrement que la génération actuelle ne s’interroge pas sur ce que fut le quotidien chaotique de ses ancêtres. Il en est malheureusement et tristement convaincu. À ses yeux, la Soul-Music est toujours victime de ségrégation sur les radios américaines. Il existe toujours deux Amériques face à face. L’industrie du disque a creusé le fossé entre artistes blancs et noirs aux États-Unis. Triste constat à l’aube d’une nouvelle ère américaine symbolisée par l’élection de Joe Biden à la Maison Blanche…

Le site Memphis music - Hall of fame - David Porter

Le site Made in Memphis Entertainment.

 

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