La semaine de

Thomas Sankara: son panafricanisme tutoyait la perfection

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Jean-Baptiste Placca, éditorialiste à RFI, en 2020.
Jean-Baptiste Placca, éditorialiste à RFI, en 2020. Pierre René-Worms

Son assassinat aurait pu passer pour un simple règlement de comptes entre révolutionnaires, comme les peuples en oublient tant. Mais le charisme et la profondeur de son discours avaient fait de Thomas Sankara un pur héros panafricaniste. C’est donc toute la jeunesse africaine qui risquerait de s’approprier ce procès, s’il se tenait. Car, c’est une des pires tragédies de l’histoire de l’Afrique indépendante qui s’était jouée, ce 15 octobre 1987, à Ouagadougou.

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« Attentat à la sûreté de l’Etat », « complicité d’assassinat », « complicité de recel de cadavres » ! Blaise Compaoré vient d’être renvoyé devant un tribunal militaire de Ouagadougou, avec des charges extrêmement lourdes, pour l’assassinat de Thomas Sankara. Y-a-t-il seulement une chance que ce procès se tienne enfin, en présence de l’intéressé, actuellement en exil en Côte d’Ivoire ?

Il faut croire que la justice burkinabè est allée plus vite que Roch Marc Christian Kaboré. Comme si celle-ci avait, à dessein, court-circuité le chef de l’État, qui s’était engagé, durant la dernière campagne présidentielle, à faciliter le retour d’exil de Blaise Compaoré, au nom de la réconciliation nationale. Mais certains se souviendront aussi d’avoir entendu le même président du Faso dissocier ladite réconciliation de la justice. Nous y voilà !

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara a été abattu (avec nombre de ses collaborateurs), dans les escaliers menant à son bureau. Certes, Blaise Compaoré ne l’a pas assassiné de ses propres mains, mais ceux qui l’ont fait agissaient ouvertement en son nom. Il sera, durant les vingt-sept années suivantes, l’homme fort du Burkina, puissant et d’autant plus redouté dans la sous-région, que certains de ses pairs lui prêtaient une réelle capacité de déstabilisation. Il a donc eu, largement, les moyens de prévenir cette issue judiciaire pour son péché originel. Mais, les certitudes de puissance vous jouent parfois de ces tours…

Et comment aurait-il pu éviter d’avoir à répondre de cet assassinat ?

Il aurait dû faire un sort historique à cette tragédie. Soit en punissant quelques lampistes, et même certains officiers, quitte à les gracier quelques années plus tard. Il aurait pu réhabiliter Sankara, puisque, dans son tout premier discours de chef d’État, il admettait lui-même que ce dernier avait incarné les espérances de son peuple.

Thomas Sankara incarnait aussi les espérances des peuples africains et ses discours subjuguent encore aujourd’hui les jeunes générations.

Mais, certains de ses conseillers le dissuaderont de réhabiliter ce héros, de crainte que cela n’altère son aura de président.

En 2001, Blaise Compaoré a même publiquement annoncé vouloir rendre à Sankara la place qu’il n’a jamais cessé d’occuper dans le cœur des Burkinabè. Mais l’idée a trépassé avant d’avoir vécu. Peut-être parce que certains, dans l’entourage présidentiel, et plus largement dans le pays, flairaient aussi un piège, de la part d’un dirigeant passé maître dans l’art de tester la fidélité de ceux qui l’entouraient. Comme s’il avait juste voulu détecter ce qu’il restait de sankaristes dans le paysage…

Quelles solutions lui reste-t-il, après ce renvoi devant la justice militaire ?

Il peut demeurer replié dans cet exil, qu’il qualifie de seconde patrie, sans mesurer le trouble qu’engendre cette soudaine « ivoirité », chez ceux qui, pendant près de trois décennies, se sont pris pour « son » peuple. Il peut aussi, de lui-même, aller devant ce tribunal, pour laver son honneur. Avec de bons avocats, il pourrait même plaider le contexte révolutionnaire, avec son lot de suspicions, d’intolérance, de suspects indexés et vite exécutés… Une révolution qui dévore ses propres enfants, c’était, après tout, encore dans l’ordre des choses, en cette année 1987.

Tous ceux qui étaient un tant soit peu informés, à Ouagadougou, vers la fin de cette première quinzaine d’octobre 1987, savaient que deux clans hostiles s’observaient, la main sur la gâchette. Ont survécu, ceux qui ont tiré les premiers. Parmi les victimes, Thomas Sankara, hélas ! À un peu moins de 38 ans, son panafricanisme tutoyait la perfection. Et l’Afrique n’a cessé, depuis, de le pleurer, par-delà les frontières.

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