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Atelier des médias

Pouvoir et journalistes en France: une histoire de contact et de défiance

Audio 29:57
La porte-parole du gouvernement français Sibeth Ndiaye, le 22 avril 2020, durant une conférence de presse suivant un conseil des ministres.
La porte-parole du gouvernement français Sibeth Ndiaye, le 22 avril 2020, durant une conférence de presse suivant un conseil des ministres. Michel Euler / POOL / AFP

L'Atelier des médias a reçu Alexis Lévrier, spécialiste de l’histoire du journalisme, pour parler du climat de défiance qui règne actuellement en France entre le pouvoir et les journalistes. Dans cet entretien, il est également question d’une autre défiance, celle d’une partie de l’opinion publique contre les médias dominants, mais aussi de la crise économique qui accompagne la crise sanitaire du coronavirus et frappe durement l'écosystème médiatique.

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Alexis Lévrier est maître de conférence à l’université de Reims et chercheur associé au Gripic, le laboratoire de recherche en sciences de l’information et de la communication du Celsa - Sorbonne Université.

« Je pense qu’on est effectivement dans une phase assez critique », déclare l'universitaire qui qualifie la situation actuelle de « crise au carré très inquiétante », avec d'une part la transition numérique qui change l'économie du journalisme et d'autre part la crise conjoncturelle du coronavirus. 

Dans les périodes de crise, « il y a toujours une pression exercée sur les médias pour qu’ils acceptent de relayer une information officielle », explique Alexis Lévrier qui se félicite que les médias n'aient pas fléchi ces dernier mois en France. « Heureusement, la presse n’a pas succombé à cette tentation, parce que sinon, en plus de la crise économique, on aurait une crise morale, une crise de la confiance à l’égard de la presse et ce n’est absolument pas le cas. » Il estime que « la presse a été au rendez-vous de cette épreuve, elle a parfaitement joué son rôle et c’est pour ça que sur le long terme, on peut espérer qu’elle parvienne à sortir de cette crise économique ».

Emmanuel « Jupiter » Macron et les médias

Emmanuel Macron et ceux qui l’entourent « ne connaissent pas la presse » et les journalistes, estime Alexis Lévrier. « Ils en ont commun de ne pas avoir suivi le cursus honorum qui était celui de la politique jusque-là » et n’ont donc pas fait le « compagnonnage avec la presse » qui « oblige à composer avec le pouvoir médiatique ».

L'approche jupitérienne aurait-elle atteint ses limites ? « Le problème, c’est que le pouvoir jupitérien renvoie à une certaine pratique vis-à-vis de la presse. Jupiter, le terme avait été employé par le communicant de François Mitterrand, Jacques Pilhan, qui était quelqu’un qui revendiquait le fait d’utiliser les médias d’une manière très pragmatique mais aussi très méprisante. »

Ainsi, Alexis Lévrier rappelle que François Mitterrand avait été interviewé à plusieurs reprises par des journalistes qui étaient les femmes de ses ministres – Christine Ockrent ou Anne Sinclair. « Ce sont des choses qui seraient inimaginables aujourd’hui », estime l'universitaire.

Pour Alexis Lévrier, Emmanuel Macron a fait une « erreur » : « Il a cru qu’on pouvait revenir aux temps antérieurs, à la manière que François Mitterrand ou le général de Gaulle avaient de communiquer. Sauf que les temps ont changé, les attentes du public ne sont plus les mêmes et l’attitude des médias n’est plus la même. »

« Il y a aussi un changement du temps médiatique avec les chaînes d’information en continu qui ont besoin d’images en permanence. Le choix de raréfier la parole présidentielle, qui correspond à ce que Mitterrand voulait faire, pouvait fonctionner. (...) Ca a bien fonctionné au départ mais sur la durée cela ne pouvait pas convenir. »

Le cas Sibeth Ndiaye

En 2018, lors de ses vœux à la presse, Emmanuel Macron avait utilisé l’expression « saine distance » pour parler de la relation qu'il entendait avoir avec les journalistes. Mais actuellement, « c’est plus que de la distance, nous avons de la défiance, nous avons du mépris, nous avons parfois de la brutalité vis-à-vis de la presse ».

Sibeth Ndiaye, actuelle porte-parole du gouvernement, semble cristalliser cette défiance. Elle était chargée des relations presse d’Emmanuel Macron durant la campagne de 2017. Son profil est clairement combatif. Elle assume de mentir pour protéger le président. Fait preuve de mauvaise foi, omissions régulières... 

« Sibeth Ndiaye a continué en tant que porte-parole du gouvernement à faire ce qu’elle faisait durant la campagne présidentielle : dissimuler, protéger le président. Ce qui était acceptable comme chargée de communication ne l’était plus comme porte-parole, surtout dans une crise comme le coronavirus qui a imposé partout une exigence de transparence. Face à cette exigence, Sibeth Ndiaye continue de faire ce qu’elle faisait avant, c’est à dire mentir. » Ainsi, sur les masques, « les Français ont compris assez qu’on leur mentait et que celle qui était chargée de la transparence était celle qui leur mentait le plus ».

Au final, Alexis Lévrier estime que, dans son ensemble, la presse française a plutôt bien fait son travail depuis le début de la crise du coronavirus. « La presse a compris que sa propre crédibilité et l’intérêt public voulaient qu’elle joue son rôle de contre-pouvoir, qu’elle assume sa fonction critique. Elle n’avait pas fait la même chose au moment de Tchernobyl ou de la guerre du Golfe. » Et d'ajouter : « J’ai vraiment le sentiment que la presse a su renouer le lien avec le public tout en jouant le rôle critique qui est le sien. »

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