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Invité Afrique

États-Unis: «Les Noirs ont décidé de ne plus se laisser faire»

Audio 04:55
Abdoulaye Bathily à Bujumbura le 23 juin 2015.
Abdoulaye Bathily à Bujumbura le 23 juin 2015. AFP/Marco Longari

C'est à Houston, au Texas, que George Floyd sera inhumé, ce mardi 9 juin 2020, sous les regards du monde entier. George Floyd est mort parce qu'il était Noir et son meurtre par un policier de Minneapolis, le 25 mai dernier, continue de soulever une immense émotion aux États-Unis et partout dans le monde. En ce jour de deuil, l'historien Abdoulaye Bathily pose un regard d'Africain sur ce drame. En ligne de Dakar, l'ancien ministre sénégalais répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : En ce jour de deuil à Houston, vers qui vont vos pensées ?

Abdoulaye Bathily : Mes pensées vont à George Floyd, à sa famille, et à travers eux, à toute la communauté afro-américaine et à tout le monde noir, parce que le crime dont il a été victime est symbolique d’une tragédie qui dépasse la famille de George Floyd.

George Floyd a-t-il été tué pour l’unique raison qu’il était Noir ?

Sans aucun doute. La ségrégation est une réalité aux États-Unis. Le racisme est une réalité aux États-Unis. Et aujourd’hui, l’élection du président [Donald] Trump est comme une sorte de contrecoup à l’élection de [Barack] Obama pour freiner à travers l’action des suprématistes blancs la montée des droits civiques, l’affirmation de l’identité noire aux États-Unis.

Y a-t-il un paradoxe Obama et un réveil du suprématisme blanc ?

Je voudrais dire que le suprématisme blanc, sa montée en puissance est une sorte de réaction contre l’élection d’Obama, mais les manifestations qui se déroulent à travers les États-Unis, qui cette fois-ci non seulement mobilisent la communauté noire, mais aussi une importante frange de la communauté blanche, prouvent aussi qu’il y a des avancées importantes et que c’est un mouvement de réaction qui n’a pas de chance de prospérer dans la durée, parce que les Noirs ont décidé de ne plus se laisser faire.

Il y a eu beaucoup de manifestations dans le monde et en Europe notamment. Mais seulement quelques regroupements en Afrique : à Dakar, à Lagos, à Nairobi et en Afrique du Sud. Comment expliquez-vous cette relative retenue ?

Et bien, les conditions des libertés démocratiques sont telles que très souvent, dans beaucoup de pays africains, les manifestations ne sont pas possibles, parce qu’il y a aussi une crainte de la contagion de manifestations populaires. Et naturellement, il y a aussi le fait que beaucoup de ces régimes cherchent naturellement l’appui des puissances américaine et européennes.

Donc si, à part peut-être le président du Ghana Nana Akufo-Addo ou le président de la Commission de l’Union africaine Moussa Faki Mahamat, on n’entend guère de chefs d’Etat africains, c’est parce qu’ils ont peur de subir les représailles de la part de Donald Trump ?

Oui, certainement. Je dois dire aussi que la société civile est très mobilisée autour de cette question. Il faut le dire : les liens entre le mouvement afro-américain et l’Organisation de l’unité africaine [OUA], c’est une vieille histoire. En 1957 déjà, Martin Luther King [pasteur baptiste militant non-violent afro-américain pour le mouvement des droits civiques des Noirs américains aux États-Unis] avait été invité à la cérémonie d’indépendance du Ghana. En 1964, Malcolm X [prêcheur, porte-parole de la Nation of Islam, défenseur des droits de l'homme afro-américain] a participé au sommet de l’Organisation de l’unité africaine au Caire.

Et justement, cette venue de Malcolm X au Caire, c’était en 1964 du temps de Gamal Abdel Nasser, du temps de Kwame Nkrumah [président du Ghana], est-ce qu’on pourrait revoir aujourd’hui la même chose ou est-ce qu’au contraire, les liens ne se sont pas distendus entre la communauté afro-américaine et l’Union africaine ?

À mon avis, il ne faut pas oublier qu’en 2000, l’Union africaine a décidé d’ériger la diaspora en 5e région du continent. Et pendant la présidence de Thabo Mbeki [président sud-africain] et d’Olusegun Obasanjo [président nigérian], ce mouvement a pris beaucoup d’ampleur. Cette dernière décennie a été marquée par une sorte de relâchement. Et, bien entendu, cela reflète aussi le recul du panafricanisme sur le continent, parce que la plupart des régimes en place ces dernières années se réclament très peu du mouvement panafricain et ont affirmé beaucoup plus leur ancrage dans le néo-libéralisme et dans la dépendance par rapport aux partenaires extérieurs qui sont hostiles à toute idée de l’affirmation de l’identité africaine par l’indépendance politique.

Et les États africains se taisent-ils aujourd’hui parce que la brutalité policière, ce n’est pas qu’aux États-Unis ?

Évidemment, beaucoup d’entre eux ont pu constater qu’il y a un recul démocratique sur le continent un peu partout. Ce recul se traduit par l’autoritarisme, la répression et tout cela avec l’appui des forces de police et de sécurité. Donc, les gens pensent aussi qu’il y a des discriminations à l’interne. Si ce ne sont pas des discriminations raciales, ce sont des discriminations politiques.

Dans sa chronique de samedi, Jean-Baptiste Placa rappelait cette phrase du président ghanéen Nana Akufo-Addo : « Partout où ils se trouvent dans le monde, les Noirs ne seront respectés que le jour où l’Afrique sera respectée »…

Effectivement, il est fondamental aujourd’hui que les leaders africains se rendent compte qu’ils ont un double devoir : un devoir à l’égard de leur propre population, mais aussi un devoir à l’égard des populations d’origine africaine qui ont été toutes victimes de cette tragédie de l’esclavage et de ses séquelles, le racisme systémique. En réhabilitant l’identité africaine, en affirmant l’indépendance politique, économique du continent africain, ça participe de la bonification de l’image du continent africain. Et par conséquent, cela aura des répercussions sur l’image globale de l’Afrique, de l’Africain et des Noirs dans le monde.

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